
Ce que la science détruit méthodiquement sans en avoir toujours la conscience ni la volonté, c’est ainsi une certaine image de l’Homme à majuscule initiale, de l’Homme comme une essence stable, identique, générique, dont les propriétés seraient interchangeables d’un individu à l’autre, de l’Homme comme identité spirituelle substantiellement différente de ses propriétés matérielles. Un Homme qui, chez certains, avait pris la place laissée vacante par Dieu. La science caractérise bien sûr l’humanité comme une espèce, et donc l’humain comme présentant certains patterns communs de développement, de comportement ou de reproduction. Mais par la nature même de son travail intellectuel, la science ne s’arrête pas à cet en-commun. Au contraire, la démarche expérimentale exige de se concentrer sur toutes les différences observables, pour ensuite les modéliser, c’est-à-dire comprendre l’émergence et la persistance des différences observées dans un même champ d’étude. La science va donc s’intéresser aux variations des choses, des êtres et des relations. L’homme tel qu’il émerge après deux siècles de sciences de la vie n’a plus grand chose à voir avec l’Homme tel que l’avaient légué les philosophies et les religions. Le matérialisme a procédé à un lent travail de sape de l’idéalisme. Mais son message n’est pas encore entendu, ni sa portée comprise.
L’examen scientifique de l’homme dévoile donc la différence, la variation et la singularité. Que faut-il entendre par là ? D’abord, il a existé plusieurs espèces humaines, il en existera plusieurs – ou plus aucune, peut-être. Les paléo-anthropologues estiment que 6 à 8 espèces humaines ont émergé et disparu au cours des trois derniers millions d’années, dont trois auraient co-existé à une date relativement récente (voici 30 000 à 50 000 ans, Homo neandertalensis, Homo floresiensis, Homo sapiens). Seule Homo sapiens, la nôtre, a survécu. Cette nouvelle représentation géologique et biologique ne définit pas l’homme comme un état, mais comme un résultat provisoire, celui du processus d’hominisation que l’on caractérise par la variation progressive de certains traits : la taille du cerveau ou encéphalisation, la bipédie, la maîtrise de l’outil, le langage articulé. Toutes les espèces humaines, et avant elles les espèces pré-humaines nous séparant de l’ancêtre commun avec les bonobos et chimpanzés (6-8 millions d’années), se sont progressivement différenciées par des ajustements successifs, des variations locales, des petites propriétés ajoutées ou retirées à leur constitution biologique, notamment à leur cerveau.
Le phénomène n’est pas spécifique à l’homme : toute la vie obéit au principe darwinien d’évolution par mutation-sélection-reproduction. C’est ainsi que des formes unicellulaires baignant dans la soupe primitive de la vie terrestre ont donné la prodigieuse variété des formes vivantes que nous connaissons, plus prodigieuse encore si l’on additionne les formes ayant existé jadis, mais ayant fini par s’éteindre faute de descendance. La vie se déploie comme un processus ouvert de différenciation et de complexification, avec au départ une réplication associée à un algorithme simple d’essai et d’erreur : une petite différence génétique produit une petite différence phénotypique, laquelle est conservée ou rejetée par la sélection. La mutation aléatoire change un détail, ce détail change l’existence, s’il la change dans un sens neutre ou positif pour l’organisme, le détail sera préservé et répliqué, s’il la change dans un sens négatif, le détail sera supprimé et l’organisme avec lui. Le positif ou le négatif en question ne sont pas des jugements de valeur, mais des observations de fait : ce qui favorise ou défavorise la croissance et la réplication d’un organisme, ce qui lui permet de mieux profiter des ressources, de mieux utiliser l’énergie, de mieux échapper aux prédateurs, de mieux traiter l’information, de mieux trouver un partenaire (pour les espèces sexuées) ou un hôte (pour les parasites). La reproduction différentielle des organismes est la sanction ultime, c’est-à-dire la réplication plus ou moins efficace d’un individu par rapport à ses congénères. Mais surtout la réplication de ses gènes puisqu’ils sont la seule chose qui se transmet réellement, matériellement, entre les générations. Un trait ou un comportement n’impliquant pas à un degré ou à un autre les gènes échappe à l’évolution par sélection naturelle. De ce point de vue, le génome est le conservatoire de l’intelligence adaptative du vivant en général, de chaque espèce en particulier. L’accumulation au fil des générations de ces mutations concernant de petits détails différencie peu à peu les individus, les populations et les espèces, leur permet de se simplifier ou de se complexifier (en gagnant ou perdant certaines structures associées à certaines fonctions), les autorise à coloniser des milieux disponibles. Toute espèce, homme compris, se présente donc comme une vaste collection de mutants dont certains vont se reproduire, d’autres non. Et cette reproduction différentielle fera lentement muter l’espèce, ou la divisera en de nouvelles espèces.

Au sein de l’espèce à un moment donné — le moment Homo sapiens par exemple —, on trouve donc une infinie diversité de caractères répartie dans les individus et les populations. Cette diversité provient le plus basiquement des mutations, justement, c’est-à-dire des petits changements moléculaires affectant les briques élémentaires du vivant que sont les gènes, nichés dans les noyaux des cellules. Pour chacun des 25 000 gènes environ composant le génotype de n’importe quel Homo sapiens, il existe des formes différentes (allèles) issues des mutations anciennes ou nouvelles, accumulées dans le génome de l’espèce au cours de l’évolution. La combinatoire de ces petites différences constitue un générateur permanent de diversité. Elle explique (avec d’autres facteurs) pourquoi nous sommes différents, pourquoi nous sommes homme ou femme, petit ou grand, noir ou blanc, extraverti ou introverti, intelligent ou idiot, etc. Ces catégories elles-mêmes ne sont généralement pas des variations discontinues, mais continues. C’est-à-dire que l’on n’est pas ceci ou cela, mais plus ou moins ceci et cela (sauf le sexe, variation discontinue puisque l’on est soit homme soit femme, mais encore existe-t-il plusieurs manières de le définir au-delà de la morphologie fonctionnelle, c’est-à-dire que la sexuation moléculaire et comportementale est bien plus complexe que l’existence de chromosomes XX/XY ou d’appareils génitaux masculin/féminin.) La nature continue des variations se traduit par une distribution gaussienne : la fameuse courbe en cloche, avec la majorité de la population autour des valeurs moyennes, la minorité dans les valeurs extrêmes (par exemple pour la taille, 50% d’une population entre 1,65m et 1,75m, mais 2,5% en dessous d’1,50m et 2,5% au-dessus d’1,90m). Cela s’explique notamment parce que tous les traits complexes sont sous la dépendance de plusieurs gènes (donc, de leur variance additive et de leur interaction épistasique, faisant que les effets des gènes sur le phénotype s’additionnent ou se soustraient). Si l’on prend comme autre exemple la part biologique de l’intelligence (facteur g ou capacité cognitive générale), elle n’est pas déterminée par un gène, mais sans doute par plusieurs centaines. Ceux qui ont certaines combinaisons (rares) auront plus de probabilité d’avoir un QI supérieur à 120 ou inférieur à 80. La plupart se situeront entre ces deux valeurs, selon la courbe en cloche dessinant la distribution statistique de la plupart des variations continues.

Bien que la pensée moderne se réclame du matérialisme, y compris biologique donc, elle a largement ignoré ou violemment nié cette réalité. Comme l’a souligné le psychologue Steven Pinker, les représentations dominantes de l’homme jusqu’au siècle dernier ont été celles d’une « page banche », d’un « bon sauvage » et d’un « fantôme dans la machine ».
La page blanche signifie que les Modernes envisageaient l’homme à sa naissance comme un organisme vide de toute détermination préalable : ce qui différenciait les hommes, c’était seulement l’influence de leur environnement. Tout comme la langue maternelle changeait si l’on plaçait l’enfant dans une famille étrangère, les aptitudes physiques et intellectuelles d’un individu dépendaient tout entière de son éducation. Lamarck donna une version scientifique de cette croyance, en parlant d’une hérédité des caractères acquis (le lamarckisme resta vivace jusqu’au XXe siècle, y compris sous la forme militante du lyssenkisme en Union soviétique). Le behaviorisme en donna une autre version plus tardive, dans le domaine psychologique, en posant l’esprit comme une « boîte noire » façonnée par les imputs du milieu extérieur. Aucune de ces idées n’a résisté à l’épreuve de la science, et il ne se trouve pas une semaine ou presque sans que l’on découvre des variations moléculaires associées à des variations physiques, pshychologiques ou comportementales.
Le bon sauvage est un dérivé moral et politique de la page blanche, popularisé par Rousseau, ayant eu une descendance dans certains secteurs de l’ethnologie et de l’anthropologie. Le bon sauvage repose sur l’idée que l’état de nature est différent de l’état de société et que l’évolution de la société a corrompu la nature humaine : les inégalités, les violences, les injustices résulteraient toutes de l’organisation socio-économique et politique des communautés humaines. Et les peuples les plus « primitifs » ignoreraient ces travers, en vivant au plus près de leur état de nature. Là encore, cette image idyllique d’un paradis sur Terre préservé des affres de l’évolution historique s’est effacée : les sociétés prémodernes, y compris les chasseurs-cueilleurs proches des conditions ancestrales de l’Homo sapiens, connaissent la hiérarchie et la violence. Tout comme celles des plus proches cousins de l’homme, les chimpanzés. L’homme est un primate social, c’est-à-dire que la distintion de l’état de nature et de l’état social est une fiction sans fondement empirique ni portée heuristique. L’observation des sociétés de primates non-humains montre que bien des contraintes de groupe exercées sur l’individu sont issues de cette nature sociale, indépendamment de sa « perversion » par telle ou telle idée ou pratique ultérieure.
Le fantôme dans la machine, enfin, exprime le dualisme corps-esprit qui sous-tend l’idée d’un pur libre-arbitre (esprit) régissant le jugement et le comportement (corps). Il s’agit là encore d’un dérivé de la page blanche, puisque l’idée du libre-arbitre est que nous sommes absolument maîtres de nos choix sans que rien ne préside à eux, du moins rien qui ne soit accessible et modifiable par la conscience, rien qui ne soit antérieur à nos expériences. Mais les neurosciences n’ont retrouvé nulle part dans le cerveau humain le petit homoncule imaginaire qui symbolisait ce libre-arbitre. L’esprit fait partie intégrante du corps, le système nerveux est relié aux autres systèmes régulateurs (immunitaire, endocrinien, etc.), le cerveau est une agrégation de modules plus ou moins spécialisés et progressivement modifiés au cours de l’évolution. La conscience, perçue comme le pinacle de l’humanité, ne représente qu’une activité cérébrale très minoritaire, l’essentiel de nos processus cognitifs étant inconscients. Et le cerveau naît lui aussi avec des prédispositions innées, qui ont besoin de l’expérience du monde pour se déployer, mais qui ne résultent pas que d’elle et qui les préconditionne.

Dans la suite de ce texte, j’aborderai l’autre versant du métamorphisme humain, plus fascinant encore : le monde de la culture, des idées et des pratiques, dont nous verrons qu’il n’a rien d’étranger au vivant, qu’il est au contraire imbriqué dans la nature même de notre cerveau et de l’évolution de notre espèce.
Illustrations : évolution randomisée de vies artificielles par Biomorph Viewer.
2 commentaires:
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Face à la possibilité de différenciation génétique et culturelle future entre les humains, comment éviter de penser au contraire à sa possibilité d'uniformisation, avec le brassage permis par la fulgurance du déplacement par avion à l'échelle mondiale et la promiscuité des humains dans les cités, où ils semblent vouloir limiter et concentrer leur existence future ?
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A mon sens, il faut penser aux deux phénomènes en même temps au lieu de voir l'un excluant l'autre. Car existe-t-il un seul domaine où une masse humaine ne finit pas par s'agréger autour d'une moyenne, avec des minorités ou extrémités qui s'en détachent ? Il y aurait tout un travail à faire ici sur les lois de Pareto, de Zipf, de Gauss, etc. appliquées aux sociétés humaines, c'est-à-dire sur la tendance des collectifs à s'agencer autour de certaines distributions statistiques dans leurs répartitions ou dans leurs actions.
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