18.9.08

Le cerveau modulaire

La modularité est une hypothèse très discutée en philosophie de l’esprit, à la suite notamment du livre de Jerry Fodor (Modularity of Mind : An Essay on Faculty Psychology, 1983). L’idée est que l’esprit est composé d’une agrégation de modules fonctionnels, remplissant des tâches spécifiques, correspondant à des aptitudes ou capacités sélectionnées au cours de l’évolution des espèces et de leurs systèmes nerveux. Cette modularité répond aux observations neurobiologiques de localisation de certaines fonctions cérébrales, connue depuis l’identification des aires du langage dans la troisième circonvolution du lobe frontal gauche par le Français Paul Broca, dans les années 1860.

Une équipe du laboratoire d’Alan C. Evans (Centre d’imagerie cérébrale McConnell, Université McGill, Canada) vient de proposer une analyse de l’architecture modulaire du cortex humain. Les chercheurs sont pris comme matériaux de base les neuro-imageries de 124 sujets sains des deux sexes, dont ils ont extrait les associations statistiques interrégionales selon l’épaisseur du cortex. Cette épaisseur est une mesure composite intégrant la taille, la densité et l’arrangement des neurones, des glies et des fibres nerveuses. Un algorithme d’analyse automatique des réseaux a permis de dégager 45 régions et 102 connections formant des clusters fonctionnellement cohérents (près de l’optimum pour la distance et la fréquence de liaison). Une seconde analyse a détecté l’existence de modules rassemblant certaines de ces régions (en comparant la fréquence effective des liaisons observées par rapport à des liaisons aléatoires entre chaque région). Il en ressort six ensembles regroupant chacun 4 à 10 régions corticales (figure ci-contre). Le module I (9 régions), rassemblant des régions préfrontales, correspond aux fonctions exécutives et stratégiques. Le module II (10 régions), dans le cortex pariétal et (pré)moteur, renvoient aux fonctions spatiales et sensorimotrices. Le module III (4 régions), sur le gyrus fronto-orbital et temporal inférieur, serait associé aux fonctions olfactives. Le module IV (7 régions), rassemblant notamment le gyrus parahippocampique et ses zones adjacentes, correspond aux process de mémorisation et d’émotion. Le module V (10 régions) rassemble les aires connues pour l’audition et le langage, le module VI (5 régions) correspondant au cortex visuel.

Les travaux de ce type seront bien sûr affinés à mesure que les observations du cerveau in vivo gagneront en nombre et surtout en précision. Et la modularité n’est qu’une des dimensions de la vie de l’esprit : le traitement en parallèle des informations, et donc la connexion et la mise en cohérence entre les modules et les régions impliqués dans un état mental donné, forment par exemple une autre clé pour comprendre l’émergence des représentations de soi et du monde depuis les neurones.

Référence :
Chen Z.J. at al. (2008), Revealing modular architecture of human brain structural networks by using cortical thickness from MRI, Cerebral Cortex, 18(10), 2374-2381, doi :10.1093/cercor/bhn003

(Merci à Yong He de m’avoir fait parvenir son papier).

De quelles espèces serons-nous les ancêtres ?

D’Aristote à Linné ou Buffon, le concept d’espèce avait une fixité et une clarté rassurantes : c’était une catégorie ontologique recouvrant notre catégorisation mentale du monde, le fait qu’une tulipe n’est pas un cèdre, ni un chimpanzé une girafe, et au-delà de ce fait d’observation, l’intuition que chaque individu particulier rencontré, du fait de la récurrence de certaines similitudes avec d’autres individus, renvoie à un ensemble de traits partagés définissant sa catégorie, l’espèce.

Depuis une quarantaine d’années, ce concept d’espèce est en crise, et l’on a pu comptabiliser pas moins de 24 définitions différentes dans la littérature scientifique, la plupart étant apparues récemment (Mayden 1997). Le « problème de l’espèce », comme on l’appelle, est une conséquence directe de la théorie de l’évolution : la belle fixité des catégories prédarwiniennes s’accommode mal de la diversité et de la dynamique partout et toujours à l’œuvre dans le vivant. L’espèce est une sorte d’« essence » projetée sur un monde qui l’ignore. Un darwinien souhaitant décrire le vivant au temps t où il l’observe parlera de « groupes en évolution » ou d’« unités évolutives » (Hey 2006), définis comme un ensemble d’individus partageant en amont une lignée phylogénétique, en aval les mêmes contraintes reproductives et adaptatives. Le monde vivant n’est pas seulement co-existence d’espèces bien définies, mais processus en cours de spéciation, où certaines frontières biologiques et écologiques entre populations formellement de la même espèce deviennent les dimensions les plus importantes à observer et modéliser.

Appliqué à l’humain, et d’un point de vue philosophique plutôt que scientifique, cette inversion de perspective signifie qu’à la question habituelle – quels sont nos ancêtres ? – s’en ajoute une autre, bien plus intéressante et dérangeante : de quelles espèces serons-nous les ancêtres ?

Références :
Hey J. (2006), On the failure of modern species concepts, Trends Ecol Evol, 21, 447-450.
Mayden R.L. (1997), A hierarchy of species concepts :the denouement in the saga of the species problem, in Claridge M.F. et al. (ed), Species : The Units of Biodiversity, Chapmann & Hall.

17.9.08

Perspectives sur la mutation des corps

Quels seront les axes des mutations à venir de l’espèce humaine sur le plan physiologique ? Pour répondre à cette question, on peut prendre plusieurs perspectives.

D’un point de vue dynamique, les modifications se font et feront d’abord en vue de la santé et de la longévité. En premier lieu parce que l’évitement de la douleur et la peur de la mort sont des motifs puissants de l’action. En second lieu parce que l’essentiel des capitaux est aujourd’hui mobilisé dans cette perspective biomédicale. Il s’agira donc de minimiser le risque de maladies endogènes partiellement ou totalement héritables, de renforcer le système immunitaire dans sa résistance aux pathogènes, de contrer les processus dégénératifs liés à la sénescence des tissus et des organes.

D’un point de vue fonctionnel, il est probable que les transformations opérées sur l’homme favoriseront ce qui est perçu comme désirable dans la programmation actuelle de notre espèce, au-delà de la condition basique d’être en vie et en bonne santé. Par exemple, on peut supposer qu’en cas de choix possible pour soi et sa descendance, la plupart des individus désirant intervenir sur leur organisme préfèrent la beauté à la laideur, la robustesse à la chétivité, l’intelligence à la bêtise. Bien d’autres traits – comme ceux de la personnalité – ne font pas forcément l’objet d’une préférence marquée, ce qui n’empêche pas d’y opérer des choix sur le principe.

D’un point de vue technique, il est fort difficile de se projeter dans l’avenir compte-tenu de l’évolution rapide des connaissances et des applications. A court et moyen termes, les programmes de recherche déjà engagés permettent de prédire quelques cibles d’intervention. Ce sont principalement des molécules (les gènes et leurs produits), des cellules (les 200 familles de cellules spécialisées, productibles par des cellules souches) et des organes. Les modes d’intervention iront du remplacement d’un item défaillant par un autre de même nature, mais fonctionnel, à la substitution d’un item naturel par un item artificiel. Il est probablement que l’administration in situ de composants biologiquement actifs par des nanoparticules sera une technique de choix.

Dans tous les cas, il faut se garder de l’erreur de penser que tout cela sera très rapide. Cet optimisme volontiers mis en avant par certaines avant-gardes anglo-saxonnes (transhumanistes, extropiens) doit être pondéré par l’examen des réalités. Les techniques efficaces à l’échelle moléculaire / cellulaire reposent sur des connaissances fondamentales éprouvées, qui sont lentes à obtenir, des essais précliniques in vitro et sur l’animal, qui sont nécessaires aux preuves de concept, des essais sur l’homme, qui sont délicats à lancer.

Il existe par ailleurs de nombreuses résistances religieuses, idéologiques, morales à la transformation du corps humain. Elles sont globalement vaines, notamment parce que la mise au point des techniques de transformation se fait d’abord dans un cadre médical difficile à critiquer, et qu’une fois la technique acquise (phase la plus difficile), son usage à des fins non médicales sera assez aisé. Mais ces hostilités de certaines croyances religieuses ou laïques ont pour effet de ralentir la recherche. On ne doit pas négliger non plus les résistances psychologiques, notamment l’exigence de sûreté pour tout ce qui touche à notre corps ou celui de nos enfants. Enfin, le coût économique est et sera un frein à la diffusion rapide des anthropotechniques. Rien de cela ne s’oppose fondamentalement à la mutation. Mais tout suggère que le processus sera très graduel, comme toujours dans l’évolution.

L'Eglise face à Darwin

Gianfranco Ravasi, président du Conseil pour la culture du Vatican, a animé une conférence de presse présentant le futur Congrès international sur l'évolution biologique (« Faits et hypothèses. Une évaluation des recherches depuis les travaux de Charles Darwin »), qui se tiendra à Rome du 3 au 7 mars 2009, à l’occasion du 150e anniversaire de L’origine des espèces (et de 200e anniversaire de la naissance de Darwin). Ravasi a signalé à cette occasion que l’Église n’entendait pas exprimer de regret ou d’excuses à propos de ses positions sur l’évolution, soulignant que les théories de Darwin « n’ont jamais été condamnées par l’Église, ni ses livres interdits ».

L’Église n’a en fait admis que progressivement la théorie de l’évolution et, comme nous allons le voir, avec des réserves qui limitent sérieusement la portée de cette acceptation. En 1909, la Commission pontificale biblique approuvée par Pie X pose que l’on ne peut douter de « la création de toutes choses par Dieu au commencement du temps ; la création spéciale de l’homme ; la formation de la première femme à partir du premier homme… ». Le 12 août 1950, Pie XII publie l’encyclique Humani Generis. Il y est surtout questions des « erreurs philosophiques » présumées de l’époque (marxisme, existentialisme, etc.) mais on voit vers la fin poindre les sciences : « Il nous reste à dire un mot des sciences qu'on dit positives, mais qui sont plus ou moins connexes avec les vérités de la foi chrétienne. » (sic). Pie XII précise que l’Église peut tout à fait tenir compte des faits certifiés, et même des hypothèses, mais que « cela ne doit être accepté qu'avec précaution, dès qu'il s'agit bien plutôt d' ‘hypothèses’ qui, même si elles trouvent quelque appui dans la science humaine, touchent à la doctrine contenue dans la Sainte Ecriture et la ‘Tradition’. Dans le cas où de telles vues conjecturales s'opposeraient directement ou indirectement à la doctrine révélée par Dieu, une requête de ce genre ne pourrait absolument pas être admise. » Une conjecture opposée à la doctrine de Dieu ne peut donc être admise… ce qui n’est évidemment pas tout à fait la procédure logique et empirique de la raison.

Sur l’évolution même, Pie XII affirme : « C'est pourquoi le magistère de l'Église n'interdit pas que la doctrine de l' ‘évolution’, dans la mesure où elle recherche l'origine du corps humain à partir d'une matière déjà existante et vivante - car la foi catholique nous ordonne de maintenir la création immédiate des âmes par Dieu - soit l'objet, dans l'état actuel des sciences et de la théologie d'enquêtes et de débats entre les savants de l'un et de l'autre partis : il faut pourtant que les raisons de chaque opinion, celle des partisans comme celle des adversaires, soient pesées et jugées avec le sérieux, la modération et la retenue qui s'imposent ; à cette condition que tous soient prêts à se soumettre au jugement de l'Église à qui le mandat a été confié par le Christ d'interpréter avec autorité les Saintes Ecritures et de protéger les dogmes de la foi. Cette liberté de discussion, certains cependant la violent trop témérairement : ne se comportent-ils pas comme si l'origine du corps humain à partir d'une matière déjà existante et vivante était à cette heure absolument certaine et pleinement démontrée par les indices jusqu'ici découverts et parce que le raisonnement en a déduit ; et comme si rien dans les sources de la révélation divine n'imposait sur ce point la plus grande prudence et la plus grande modération. »

Donc, pas d’objection de principe à ce que le corps humain soit issu de l’évolution biologique, à condition de conserver la création des âmes à Dieu. Mais juste après, mettant en garde contre le polygénisme, Pie XII précise : « quand il s'agit d'une autre vue conjecturale qu'on appelle le polygénisme, les fils de l'Église ne jouissent plus du tout de la même liberté. Les fidèles en effet ne peuvent pas adopter une théorie dont les tenants affirment ou bien qu'après Adam il y a eu sur la terre de véritables hommes qui ne descendaient pas de lui comme du premier père commun par génération naturelle, ou bien qu'Adam désigne tout l'ensemble des innombrables premiers pères. En effet on ne voit absolument pas comment pareille affirmation peut s'accorder avec ce que les sources de la vérité révélée et les Actes du magistère de l'Église enseignent sur le péché originel, lequel procède d'un péché réellement commis par une seule personne Adam et, transmis à tous par génération, se trouve en chacun comme sien ».

Ainsi, on peut croire à l’évolution des corps humains par sélection naturelle, mais il faut tout de même qu’il y ait eu un seul véritable Adam, ancêtre de tous les hommes actuels. Vu ce que l’on connaît de la biologie des populations, c’est assez improbable : une espèce ne naît pas d’un couple qui s’isole reproductivement, mais de petites populations qui divergent graduellement.

Plus récemment, Jean-Paul II est revenu sur la question de l’évolution dans un message à l’Académie pontificale des sciences, le 22 octobre 1996. Il rappelle le texte de Pie XII et ré-affirme « qu’il n’y a pas de conflit entre l’évolution et la doctrine de la foi regardant l’homme et sa vocation » et précise même que « de nouvelles découvertes nous mènent à la reconnaître l’évolution comme étant plus qu’une hypothèse ». Il ajoute cependant : « plutôt que de parler de théorie de l’évolution, il est plus exact de parler de théories de l’évolution. L’utilisation du pluriel est requise ici – en partie du fait de la pluralité des explications regardant le mécanisme de l’évolution, et en partie à cause de la diversité des philosophies impliquées. Il y a des théories matérialistes et réductionnistes, aussi bien que spiritualistes. Ici, le jugement final est dans la compétence de la philosophie et, au-delà, de la théologie ». On se demande à quoi ressemble une théorie spiritualiste de l’évolution dans le domaine scientifique…

Jean-Paul II précise plus loin : « Pie XII a souligné le point essentiel : si l’origine du corps humain vient de la matière vivante, l’âme spirituelle est directement créée par Dieu (…) Les théories de l’évolution qui, en raison des philosophies qui les inspirent, regarde l’esprit comme émergeant des forces de la matière ou comme un simple épiphénomène de cette matière sont incompatibles avec la vérité sur l’homme. Elles sont dès lors incapables de servir de base pour la dignité de la personne humaine ».

Quant au cardinal Ratzinger, l’actuel Benoît XVI, il avait suggéré dans son livre In the Beginning: A Catholic Understanding of the Story of Creation and the Fall (1986) que la création et l’évolution désignent des « réalités complémentaires » : l’évolution analyse le développement biologique, mais « ne peut expliquer d’où le vient le ‘projet’ des personnes humaines, ni leur origine intérieure, ni leur nature particulière ». Présenter la nature humaine comme un « projet » ou un « dessein » est évidemment le contraire des conclusions de la théorie scientifique de l’évolution, tout entière fondée sur l’absence de dessein dans la transformation des espèces.

En conclusion, on voit que l’acceptation de la théorie de l’évolution par les autorités de l’Église est loin d’être acquise. Elle est tolérée du bout des lèvres à la condition d’une stricte division entre évolution des corps (matérielle) et évolutions des esprits (immatérielle), avec en arrière-plan l’idée de dessein concernant l’espèce humaine. Ces réserves ne correspondent nullement aux conclusions actuelles de la science.

Futurs implants néodentaires

Le Monde publie un compte-rendu de la journée Cellules souches pulpaires organisée lundi dernier par l’Institut français pour la recherche odontologique (IFRO). Les chercheurs souhaitent utiliser les propriétés des cellules souches pour reconstruire des « dents biologiques » en lieu et place des implants artificiels aujourd’hui utilisés en dentisterie.

Altruisme féminin

On sait que les cerveaux masculins et féminins se distinguent (en moyenne) par divers traits, notamment la répartition de la matière grise (soma du neurone et dendrites adjacents) et de la matière blanche (axones). Une équipe japonaise dirigée par Hidenori Yamasue (Université de Tokyo) s’est intéressée au rapport entre sexe, matière grise et coopération altruiste. Pour leur étude, 66 femmes et 89 hommes ont passé des tests pour évaluer leur degré de coopérativité, et leur cerveau a ensuite été examiné par neuro-imagerie. Il en ressort que les femmes sont en moyenne plus coopératives que les hommes, qu’elles possèdent aussi plus de matière grise. Les corrélations les plus significatives entre les différences psychologiques, les différences sexuelles et les différences neuro-anatomiques ont été observées dans deux régions : le cortex frontal inférieur postérieur (bilatéral), le cortex préfrontal médian antérieur (gauche). Ces deux régions sont donc candidates pour moduler les dispositions sociales du cerveau humain. Il reste à savoir pourquoi et comment les cerveaux féminins tendent ainsi à diverger des cerveaux masculins au cours du développement. Le rôle des hormones sexuelles, dès la croissance utérine, est souvent mis en avant. D’innombrables travaux ont montré que, peu après la naissance, les filles perçoivent en moyenne un peu mieux certains éléments importants pour les relations sociales, comme par exemple les émotions exprimées par les visages ou les voix. Inversement, des pathologies annihilant ou dégradant ces relations émotionnelles et sociales, comme l’autisme ou la personnalité antisociale (psychopathes), frappent disproportionnellement les garçons.

16.9.08

Comment rendre une souris mauvaise mère, mais bonne fille

Le comportement parental et social figure parmi les dispositifs innés de certaines espèces. Notamment la souris. Dans la mesure où ces comportements demandent d’évaluer les menaces de l’environnement, les chercheurs font l’hypothèse qu’ils impliquent certains circuits neuronaux de la peur, lié à l’amygdale. Mais cet amas de neurones en forme d’amande, situé dans le système limbique, comporte en réalité divers noyaux fonctionnels, possédant des connexions internes et des projections externes spécifiques.

L’équipe de Gleb P. Shumyatsky (Département de génétique, Université Rutgers, États-Unis) avait déjà identifié une région de l’amygdale, le noyau baso-latéral, comme modulant la sensation de peur et l’apprentissage qu’elle permet (perception des dangers, évitement ultérieur des situations menaçantes). Pour ce faire, ils avaient sélectivement inhibé un gène appelé stathmin (son expression participe à l’organisation des microtubules, très abondants dans les dendrites et axones du cerveau dont ils forment le cytosquelette). Que se passe-t-il du point de vue comportemental quand le gène stathmin est ainsi endormi (-/-) ? Les souris femelles se désintéressent de leur portée et deviennent incapables de choisir un endroit approprié pour construire un nid. Mais ces mauvaises mères sont aussi de bonnes filles : désinhibées, elles multiplient les contacts sociaux entre adultes. Le travail confirme donc que le comportement parental et social est sous la dépendance du fonctionnement du noyau basolatéral de l’amygdale, dont les altérations par lésion, les variations innées dues au polymorphisme génétique ou les variations acquises dues aux expériences de l’individu sont susceptibles d’avoir des effets phénotypiques observables.

Ces travaux sur la souris, comme ceux sur la mouche dont on parlait ici récemment, permettent le valider progressivement le schéma fonctionnaliste et modulariste dans l’analyse de l’esprit. Le fonctionnalisme signifie que les états mentaux sont analysés par les séries de causes et effets qui les caractérisent et auxquelles on peut attribuer un rôle dans la (sur)vie de l’organisme, rôle généralement façonné par l’évolution adaptative. La modularité signifie que les cerveaux sont formés de noyaux et réseaux (modules) spécialisés dans le traitement de certaines informations, la connexion de ces modules accomplissant la fonction.

Comme les mouches, les souris et les humains partagent énormément de choses, à commencer par des gènes et des neurones, il n’y a pas de raison de penser que les cerveaux dont nous sommes si fiers diffèrent fondamentalement dans leurs mécanismes perceptifs et cognitifs. Même si bien sûr Homo sapiens et les primates en général ont développé d’autres fonctions et d’autres modules dans l’histoire de la vie.

Référence :
Martel G. et al. (2008), Stathmin reveals dissociable roles of the basolateral amygdala in parental and social behaviors, PNAS, online pub, doi: 10.1073/pnas.0807507105

Justice et morale prisonnières de nos sens

La justice comme la morale sont d’abord affaires de sentiments, d’émotions, de sensations. C’est la raison pour laquelle on a démontré l’existence d’une proto-justice et d’une proto-morale chez des animaux non humains, de même que l’on a observé l’activation des zones limbiques du cerveau dans les situations de dilemmes moraux. On aura beau démontrer par A+B que telle décision est juste, celui qui ressent des affects négatifs du fait de cette décision ou de ses conséquences la trouvera injuste. On aura beau fonder la morale dans le pur royaume d’une axiomatique rationnelle, celui qui est dégoûté, horrifié, effrayé par un acte, sa perspective ou ses conséquences le décrétera mauvais. Nos désaccords axiologiques résultent en dernier ressort de différences psychologiques et biologiques. Cela ne résout pas le problème de la décision juste ou du choix moral : cela montre que ce problème n’admet pas de solution unique dans l’ordre de la perception de ce qui est juste ou moral. Voudrait-on s’en sortir par une rationalisation de la question, l’on ne ferait que repousser le problème, puisqu’une bonne part des humains ne rationalisent pas cette question, et perçoivent la rationalisation elle-même comme injuste ou immorale. Les rationalistes : une tribu humaine parmi bien d'autres, ayant beaucoup de mal à se percevoir comme telle.

L’intuition des nombres et la réussite mathématique

Les travaux récents des sciences cognitives ont montré que les compétences mathématiques des humains trouvent leurs sources dans deux systèmes différents de représentation. Le premier résulte de l’apprentissage des symboles formels des mathématiques et de leurs relations logiques. Il est de nature verbale et on ne le trouve que chez Homo sapiens au cours de son développement. Le second système est formé par des intuitions plus basiques sur la quantification des objets de l’environnement. De nature non-verbale, il est présent chez les bébés et chez les animaux non-humains. Ce système ancestral a probablement été sélectionné dans l’évolution comme favorable à l’évaluation de certaines situations, dans la recherche de nourriture (juger l’abondance relative d’une source nutritive) ou de partenaires sexuels (analyser le nombre de compétiteurs/reproducteurs). Au-delà des petits nombres (1, 2, 3), le système intuitif de numérosité obéit à la loi de Weber (constante de proportionnalité selon laquelle l’écart-type des réponses est proportionnel à la moyenne). L’estimation des grands nombres en représentation mentale ne suit pas une échelle linéaire, mais logarithmique. Et les sujets présentent des résultats semblables quand il estime le rapport (additif, soustractif) de deux grands nombres, qu’ils soient présentés par des stimuli auditifs ou visuels.

Dans une étude parue voici quelques mois dans Science, Stanislas Dehaene et son équipe se sont penchés sur l’intuition des nombres dans une culture amazonienne indigène (les Mundurucu) et dans une culture occidentale. Les Mundurucu possèdent un lexique numérique très limité et n’ont pas développé d’outils mathématiques de mesure. 33 sujets indiens, enfants et adultes, ont dû évaluer des numérosités selon une représentation spatiale, comme nous le faisons avec nos règles : des ensembles de points devaient être classés de gauche à droite en fonction de la quantité des éléments. Le même exercice était accompli avec des séries de sons. Il en résulte que malgré la pauvreté des dénominations lexicales de la numérosité, les Mundurucu montrent des performances comparables à celles des sujets occidentaux à tous les âges. En revanche, dès les petites quantités (entre 1 et 10), ils opèrent des classements logarithmiques, alors que les enfants occidentaux choisissent des rangs linéaires. Pour les grandes quantités, les représentations mentales sont identiques et logarithmiques (fraction de Weber). La cartographie mentale des nombres dans l’espace semble donc innée, mais leur échelle linéaire est acquise par l’éducation.

Cette semaine dans Nature, une autre équipe menée par Justin Halberda s’est attachée à évaluer les compétences mathématiques des enfants en fonction de leurs différences de numération intuitive. Leur étude longitudinale a suivi 64 enfants au développement normal, de 3 ans à 14 ans. Les chercheurs ont mesuré la précision du système approximatif et intuitif des nombres, puis l’ont comparé aux résultats aux épreuves mathématiques des enfants au cours de leur scolarité. Conclusion : il existe une corrélation positive entre ces deux mesures, qui restent constantes dans le développement et significatives une fois pris en compte les autres capacités cognitives. Les anciens modules adaptatifs mis en place au cours de l’évolution conservent donc un pouvoir prédictif sur nos performances dans le cadre éducatif moderne.

Références :
Halberda, J., M. Mazzocco, L. Feigenson (2008), Individual differences in nonverbal estimation ability predict maths achievement, Nature, online pub, doi :10.1038/nature07246
Dehaene S. et al. (2008), Log or Linear? Distinct intuitions of the number scale in Western and Amazonian indigene cultures, Science, 320. 1217-1220, doi :10.1126/science.1156540

L'évolution avant la vie et la sélection de la réplication

Comment le vivant a-t-il émergé du non-vivant ? Cette question de la transition du monde prébiotique (chimique) au monde biotique (biologique) passionne les chercheurs de longue date, et plusieurs hypothèses ont été proposées sur l’origine des éléments et des processus nécessaires à la vie (argiles autocatalytiques, émergence aléatoire des ARN, gouttes lipidiques en milieu aqueux comme protomembranes, bombardements cosmiques de macromolécules d’acides aminés, etc.). Deux théoriciens en biologie mathématique, Martin Nowak and Hisashi Ohtsuki, viennent de proposer un modèle de cette origine du vivant. Ils suggèrent que l’évolution a commencé avant la vie. Cette dernière est formée de polymères assurant la transmission de l’information et la catalyse (les réactions chimiques nécessaires à l’organisme). Les chercheurs ont donc posé l’existence d’un alphabet de monomères s’assemblant et se séparant de manière aléatoire pour former des polymères. Lorsqu’une famille de polymères parvient à se répliquer, elle entre en compétition avec les polymères non réplicatifs. Selon un seuil critique de leur taux de réplication prédit par le modèle, ces polymères peuvent « l’emporter » (agréger d’autres molécules, capter l’énergie) et se répandre. La réplication propre à l’évolution biologique serait donc née d’une sélection-mutation déjà présente dans l’évolution chimique.

Après le départ du petit homme au grand cerveau...

Décidément, Le Figaro nous aura ouvert toutes grandes les fenêtres de la pensée chrétienne française, à l’occasion de la venue du pape en France. C’est la philosophe Chantal Delsol qui s’y collait hier. Analyse de texte, à nouveau.

« Chaque fois qu'un pape visite la France, se déroule un scénario à peu près analogue : une bonne partie des médias vocifère, pendant qu'une foule de fidèles se mobilise. Aujourd'hui plus encore qu'au cours des derniers voyages de Jean-Paul II, c'est la différence des styles et des tons qui me frappe : hargne et sérénité. »
Nous ne regardons pas les mêmes médias, Chantal, ou plutôt nous n’y voyons pas la même chose. J’ai eu l’occasion (rare) de regarder des informations télévisées ces derniers jours, et je n’ai y vu que la couverture acritique, superficielle et bêtifiante de Benoît XVI comme pope-star, dans un traitement guère différent de celui qui aurait été accordé à Madonna. Sauf que c’était 10 minutes à chaque journal et en ouverture, avec moult détails insignifiants sur chaque poncif du pontife et de ses invités. Et les grands quotidiens nationaux n’ont pas vraiment débordé de la « hargne » que Delsol croit percevoir, il suffit de regarder leurs pages « opinions » pour observer l’expression d’avis plutôt tièdes dans l’ensemble. Bref, la posture de la victime catholique étouffée et écrasée par une puissante intelligenstia laïcarde ne fonctionne plus vraiment.

« Ce petit homme doté d'un grand cerveau (personne ne le nie), s'installe au micro devant un parterre composé du gratin parisien. (…)Il les salue d'un regard neutre, comme s'il allait donner une conférence sur la syntaxe de Balzac. Et leur sert un discours pédagogique de haute volée (adapté à leur capacité de compréhension, sous-entendu : vous ne pourrez pas arguer, comme vous le dites de Bush, que le pape est un crétin) sur la quête de Dieu. Sur le dieu inconnu de Paul, et sur la chaise vide de Dieu. Sur le fait qu'il ne s'agit pas seulement de chercher Dieu, mais de se laisser trouver par Dieu, sachant bien qu'il se trouve dans un pays où l'on repousse Dieu davantage qu'on l'ignore. Sur la liberté qui, si elle prétend signifier l'absence de liens, court à l'arbitraire ou au fanatisme (ce dernier mot est d'ailleurs le seul que les journaux parlés du soir ont retenu : enfin un terme polémique, ou qui peut paraître tel). Il évoque ces moines qui, en cherchant Dieu, ont fondé la culture occidentale. »
Cette histoire de « grand cerveau », de pape « rationnel » et « intellectuel », devient franchement agaçante. Le discours au collège des Bernardins, que j’ai commenté ici, n’avait rien de décoiffant du point de vue philosophique, ce ne fut jamais qu’un plaidoyer pro domo pour le monachisme. Quand le même pape affirme le surlendemain aux évêques « l'Église, qui ne peut s'opposer à la volonté du Christ, maintient fermement le principe de l'indissolubilité du mariage », je ne vois guère la rationalité en œuvre : le message d’un homme du Ier siècle de notre ère, supposé fils de dieu et né d’une vierge, est considéré comme la vérité définitive sur ce que doivent faire ou ne pas faire les couples humains en 2008. Pourquoi faudrait-il s’extasier devant la puissance intellectuelle de ces sornettes où la raison abdique à nouveau et comme toujours devant la révélation ? Pourquoi faudrait-il croire que l’équation fondamentale des monothéismes – le texte sacré comme dépositaire du dogme et contrainte initiale inébranlable de son interprétation ultérieure – a changé et qu’elle est bénéfique au libre-exercice de la raison humaine ? Au-delà, la réécriture delsolienne du passé confine à la propagande pure et simple. Le fondement de la liberté ? Le christianisme. Le fondement de la culture occidentale ? Le christianisme. Les 10 siècles de pensée gréco-romaine ayant précédé la christianisation, ayant fondé la science, la philosophie, la démocratie et deux ou trois autres choses ? Rayés de la carte au profit des moines copistes, pour les besoins de la cause (l’édification du lecteur du Figaro). L’insurrection de la pensée moderne contre le pouvoir religieux, puis contre la religion elle-même comme vecteur d’obscurantisme ? Une erreur, une amnésie, un refoulement : on doit tout aux moines copistes.

« Si la laïcité signifie bien exclure la religion de toute sphère publique afin qu'elle ne s'exprime que dans les consciences, c'est-à-dire dans les arrière-cuisines, cette laïcité typiquement française n'a plus beaucoup d'avenir. Et pour une seule raison : les catholiques ne sont plus complexés de l'être. Ils s'afficheront donc autant que d'autres religions et courants. La laïcité revancharde et hargneuse laissera place à une sécularisation de pays civilisés : une distinction de la croix et du glaive, non plus la suppression de la croix cette chaise vide de Dieu. Voici le message tranquille laissé par cette silhouette et cette voix modestes : nous existons. Nous existons plus loin que dans les arrière-cuisines et les consciences muettes. Nous influençons les gouvernants, nous offrons des modèles éducatifs, nous proposons un art de vivre et de penser. On ne pourra pas nous reléguer. (…) D'ailleurs, nous ne prétendons qu'à exister. Que les ‘vigilants’ se rassurent : l'Église ne possède aucune puissance. Elle ne revendique que des légions d'anges, lesquelles ne menacent personne, et sûrement pas des incroyants, j'imagine. Cette impuissance me rassure autant qu'eux : on sait bien que l'Église comme n'importe quelle institution peut abuser de son pouvoir, transformer ses clercs en tyrans domestiques et politiques. »
Voilà typiquement le processus de transformation du catholicisme en idéologie politico-éthique dont je parlais avant-hier. Le problème n’est pas l’existence d’un mode de vie et de pensée catholique, mais la prétention incoercible de ce mode de vie et de pensée à se transformer en lois civiles et directives politiques (« nous influençons les gouvernants »). Il n’y a aucune raison d’être rassuré par la soi-disant « impuissance » de l’Église, et par la petite silhouette blanche et frêle de Ratzinger : c’est le catholicisme comme idéologie antirelativiste (c’est-à-dire absolutiste en bon français) et autoritaire qui est dangereux, au même titre que n’importe quelle autre idéologie du même acabit. Delsol a bien raison de rappeler aux ex-marxistes leurs turpitudes historiques : les idéologies modernes se sont coulées dans l’ancien moule religieux avec une extraordinaire aisance, elles en ont repris la pulsion fondamentalement nocive de contraintes sur l’individu au nom du bien du groupe et de la croyance au dogme. La séparation de l’Église et de l’État est un principe purement formel : si une majorité de députés vote des lois conformes à leurs convictions religieuses, cela revient exactement au même, à savoir l’imposition à tous de règles issues des croyances de certains. Mais on voit que le problème véritable tient à l’État plus qu’à la religion : tant que l’objet du pouvoir politique ne sera pas restreint à la défense des droits des individus, il sera poreux à toute entreprise idéologique ou religieuse visant à limiter ces droits au nom de toutes sortes de croyances maquillées en impératifs ou en évidences. Les individus sont parfaitement libres de choisir des communautés mettant en avant leurs devoirs, décrétant de codes de conduite exigeants, imposant des manières de penser particulières : si ces communautés sont désirables, l’histoire verra leur croissance ; sinon, elles disparaîtront lentement. Qu’est-ce qu’une laïcité « positive » ? Non pas réinviter en catimini la religion dans les coulisses du pouvoir, mais proclamer la séparation de l’Etat et de la morale, engager la séparation de l’Etat et de l’idéologie ; oeuvrer à la poursuite de la différenciation des mondes vécus et de l’autonomisation des individus.

15.9.08

Neuro-anatomie de la mouche désirante

La drosophile, vieille amie ailée des laborantins, vient de dévoiler un nouveau pan du comportement animal. Les mouches mâles montrent des comportements stéréotypés quand elles courtisent les femelles, en les poursuivant avec un battement d’ailes caractéristique ayant pour effet de vaincre les réticences des belles et de les disposer à l’accouplement plutôt qu’à l’éloignement. Dans une étude publiée dans Neuron, Ken-ichi Kimura et ses collègues exposent les bases neuro-anatomiques de cette attitude masculine. Les chercheurs se sont penchés sur un groupe spécifique de neurones dans le cerveau dorsal postérieur, exprimant le gène fru (impliqué dans la différenciation sexuelle). Ils ont montré que cette famille de 20 neurones, appelée P1, est connectée vers le protocérébron bilatéral et commande directement le comportement amoureux du mâle. Au cours du développement, la protéine Fru s’exprime chez les mâles et permet le positionnement correct des projections des neurones P1 ; chez les femelles, un autre gène (DsxF) inhibe cette formation neurale. Ce type d’étude permet de voir sur les modèles animaux simples comment la diversité génétique produit la diversité comportementale à travers les modifications structurelles et fonctionnelles du système nerveux. Le génome de la drosophile contient 13 600 gènes environ (moitié moins que le génome humain) dont bon nombre sont homologues avec ceux de notre espèce.

La lutte pour la surexistence (6)

La volonté de connaissance n’est en rien plus « pure », plus « désintéressée », plus « objective » que la volonté de puissance. C’est une seule et même chose, vue sous des angles différents. La dissociation idéaliste de la contemplation et de l’action exprime une incompréhension anthropologique, comme toujours, cela coulait de la même veine exsangue que la distinction du corps et l’esprit. Accroître son savoir, accroître son pouvoir, c’est toujours déployer depuis soi l’espace des mondes possibles.

14.9.08

La dimension cachée de la mutation

Quand je parle ici de mutation, ce sont bien sûr les modifications technologiques passées, présentes et futures du corps humain qui viennent à l’esprit. On en discute beaucoup parce qu’elles frappent l’imagination et surtout parce qu’elles entrent dans le domaine du possible. Mais ce n’est que la surface des choses. La dimension la plus importante de la mutation en cours est encore cachée. Le grand bouleversement actuel est à mon sens celui de la naturalisation de l’esprit, c’est-à-dire de la découverte des bases biologiques et psychologiques des jugements humains.

Cela tient à deux observations simples au départ :
- il existe une dimension génétique et innée dans nos différences d’émotion, de perception, de cognition ;
- il existe une dimension épigénétique et acquise (neurodéveloppementale) dans ces mêmes différences.
Le premier point signifie que, même dans des conditions équivalentes de milieu, les individus de l’espèce Homo sapiens ne sont pas prédisposés à percevoir et juger le monde de la même manière. Le second point signifie que les différences de groupe (sexuelles, socio-économiques, culturelles, linguistiques, ethniques) et la variété des parcours de vie ajoutent un autre niveau de diversité à nos jugements.

Cela paraît trivial, mais c’est en réalité fondamental : comme le remarquait Stephen Stich (2004), toute l’histoire de la philosophie depuis Platon était fondée sur l’idée que les humains pourraient parvenir à un accord rationnel sur des questions normatives concernant leur existence. Plusieurs penseurs s’y sont opposés (Nietzsche fut le plus connu et le plus virulent), mais ils le faisaient à l’intérieur de l’histoire de la philosophie, sans autre élément que leurs intuitions. Avec Frege, Russell et quelques autres est né voici un siècle l’espoir que la philosophie pourrait s’inspirer de la science à travers la démarche analytique, pour parvenir enfin à des propositions vraies et douées de sens. Au sein de la tradition analytique, Wittgenstein puis Quine avaient jeté de sérieux doutes sur ce projet. Mais surtout, c’est la science elle-même, reconnue comme modèle de la rationalité par la démarche analytique, qui en est venue à opposer une fin de non-recevoir à cette fondation ultime de nos jugements.

À mesure que nous apprenons comment fonctionne notre cerveau, nous voyons disparaître les justifications avancées pour l’universalité de certains produits de l’esprit. Le petit socle commun de la nature humaine – un répertoire comportemental ancestral de notre espèce – ne suffit pas à contraindre la prodigieuse diversité de nos expériences émotives, perceptives et cognitives. Mieux encore, nous comprenons que la conscience humaine est une capacité à renforcer individuellement de telles expériences au cours de l’existence – par exemple selon le modèle du darwinisme neuronal et des réentrées cortico-thalamiques proposé par Edelman (2007), mais aussi bien dans l’approche de Damasio (2003) sur les qualifications émotives et leur rôle dans la formation de la conscience-noyau.

Les espoirs de consensus durables dans les domaines normatifs (éthiques, politiques, esthétiques) sont donc vains, en dehors d’une poignée de principes assez basiques. Et la productivité de notre esprit est telle qu’il existera toujours un décalage entre le rythme de nos créations et innovations et celui de la consolidation de nos jugements collectifs à leur sujet (jugements qui, en vertu de la diversité psychobiologique fondant nos approches normatives, seront toujours du style pour/contre, beau/laid, bon/mauvais, utile/inutile avec une majorité et une minorité de chaque côté de l’appréciation). L’homme ne doit plus penser une hypothétique résolution des différences dans l’unité, mais l’organisation pacifique de l’expression de ses différences interindividuelles (et intergroupales). Et puisque la mutation est aussi une transformation biologique des corps, l’homme doit apprendre à penser sans l’espèce humaine, sans l’ultime horizon d’une unité biologique, qui sera un jour un souvenir. La relativité générale de l'esprit humain est le prélude de la diversité exponentielle des corps post-humains.

Référence :
Damasio A.R. (2003), Spinoza avait raison : joie et tristesse, le cerveau des émotions, Odile Jacob, Paris.
Edelman G. (2007), La science du cerveau et la connaissance, Odile Jacob, Paris.
Stich S. (2004), « Philosophie et psychologie cognitive », in E. Pacherie et J. proust (ed), La philosophie cognitive, Ophrys, Maison des sciences de l’homme, Paris.

Victoire en vue sur la cécité

La neuropathie optique de Leber est une maladie d’origine génétique se traduisant par la perte progressive de la vision chez les jeunes adultes, par dégénérescence du nerf optique. C’est une maladie mitochondriale dont trois mutations pathogènes ont été isolées. Une personne sur 9000 porte au moins une de ces mutations. Et une sur 40.000 développe la neuropathie. Une équipe française dirigée par Marisol Corral-Debrinski (Université Pierre et Marie Curie) vient de réussir une thérapie génique (cible ND4) chez des rongeurs. Les rats traités ont conservé l’essentiel de leurs cellules fonctionnelles dans le nerf optique, quand les autres voyaient disparaître 40% de ces cellules en deux mois. L’application à l’homme est donc en vue pour les prochaines phases cliniques.

Dérives depuis le cas Soubirous

Puisqu'il faut concilier la raison et la foi, et que notre hôte Benoît XVI vient de prononcer son discours à Lourdes, on peut s'interroger sur le cas Soubirous. Soit la Vierge est apparue à l'enfant le 11 février 1858, et 17 fois les mois suivants, soit elle n'est pas apparue. La première hypothèse implique de croire qu'une femme morte 1800 ans plus tôt en Palestine a pu resurgir dans une grotte des Pyrénées. En l'état de nos connaissances, ce n'est pas une hypothèse rationnelle, ni même très raisonnable. Indépendamment de la croyance, on peut observer qu'il y avait déjà eu des « apparitions » de la Vierge non loin, que les « dames blanches » et autres fées près des sources font partie du folklore préchrétien pyrénéen, que Bernadette était analphabète, malnutrie, asthmatique et souffrait de retard de croissance, que les apparitions ont coïncidé avec son entrée en puberté, qu'elles arrivaient à point nommé pour appuyer le dogme tout frais de l'immaculée conception (1854), etc. On doit donc supposer que la seconde hypothèse est exacte, et que Bernadette Soubirous souffrait d'hallucination (sous-hypothèse 1) ou affabulait (sous-hypothèse 2). Les éléments de fait la concernant plaident plutôt pour l'hallucination. Les hallucinations sont non seulement fréquentes en psychiatrie et neurologie, mais elles peuvent très bien concerner un sujet mentalement sain (privations sensorielles, hypnagogie, consommation volontaire ou accidentelle de certaines substances psychotropes, etc.). La constance de l’hallucination lors d’épisodes répétés (même forme, même voix pour la Vierge à Lourdes) plaiderait plutôt en faveur d’un délire paranoïaque.

Quoi qu’il en soit, on ne peut considérer que les apparitions virginales et guérisons miraculeuses, à Lourdes comme ailleurs, font partie de la dimension rationnelle du message catholique. Dès le départ, le cas Soubirous se présente d’ailleurs comme un exemple de religiosité populaire : ce sont les attroupements de plus en plus massifs des paysans autour de la grotte où se rend la jeune paysanne qui attirent l’attention des autorités religieuses. Et celles-ci sont d’abord circonspectes. Le cas Soubirous s’inscrit donc dans la dimension superstitieuse et magique de la foi, à faible valeur cognitive mais à forte attraction émotive, capable de séduire des foules ne se posant pas trop de questions métaphysiques (intellectuelles en général), mais sensibles au halo de mystère et de surnaturel. Bien que le pape Benoît XVI soit réputé « intellectuel », il est intéressant de noter qu’il a choisi de passer plus de temps à Lourdes en compagnie des pèlerins qu’à Paris en compagnie des représentants de la politique et de la culture. Il poursuit en cela la stratégie « populaire » et médiatique de son prédécesseur, Jean-Paul II. Dans le même temps, les textes et discours de la papauté insistent sur la nécessité pour le fidèle d’exprimer sa foi sans peur ni honte, mais aussi de participer aux débats politiques et éthiques de la Cité. J’analyse cela comme l’achèvement de la transmutation moderne du catholicisme : après avoir d’abord campé sur un raidissement doctrinal antimoderne entre 1850 et 1950, les autorités catholiques ont fini par reconnaître le caractère inéluctable de la modernisation. Depuis Vatican II, on assiste au retour de balancier et à la transformation du catholicisme en idéologie politico-morale souhaitant peser plus directement sur les choix de sociétés. Il ne s’agit certes pas de revenir sur la laïcité ou la séparation de l’Église et de l’État, mais de développer un point de vue catholique sur les affaires du monde et d’enjoindre les fidèles à porter ces valeurs. Benoît XVI, comme Jean-Paul II avant lui, n’hésite pas à parsemer ses messages d’avis concernés sur les problèmes sociaux, économiques, environnementaux de notre temps, de même que la religion a réussi à imposer son point de vue sur les questions bio-éthiques, le monothéisme marchant main dans la main avec un certain monohumanisme laïc pour poser des tabous et interdits conformes à ses dogmes.

Plutôt que s’attarder sur des symboles (anti)cléricaux, les athées devraint méditer ces transformations. Mais comme un certain nombre de ces athées partagent l’humanisme, l’universalisme, le misérabilisme et l’égalitarisme du message évangélique, ils sont peut-être plus à l’aise dans la posture esthétique de l’anticléricalisme que dans la défense intellectuelle d’une vision du monde pleinement guérie des virus chrétiens.

Vers une athéologie politique

Ni la liberté ni l’égalité ne sont naturelles pour l’homme, raison pour laquelle ce sont des « idéaux » ou des « valeurs ». Ceux qui défendent ces idéaux estiment qu’ils sont valables pour tous les hommes, ce qui n’est pas le cas : nous savons bien que le désir de liberté et le désir d’égalité ne sont pas également présents chez les individus, en raison de dispositions psychologiques divergentes. Par ailleurs, un système où l’on maximise la liberté des agents et un autre où l’on maximise leur égalité ne sont pas compatibles, puisque la réalisation de l’égalité exige toujours des contraintes. On peut réfléchir à un seul système visant à équilibrer ces deux tendances contradictoires, ce qu’a fait Rawls par exemple sur le plan théorique, et ce que produit l’alternance politique droite-gauche (en sus d’autres divergences d’idéaux). On peut aussi se dire que rien n’oblige les humains à chercher un tel système unique, et qu’il serait préférable de les laisser développer des modes de co-existence conformes à leurs désirs. Ce qui nous en empêche, c’est notamment la « théologie politique » (C. Schmitt), c’est-à-dire le fait que l’État moderne a sécularisé l’ancien idéal ecclésial d’une organisation unitaire et autoritaire des affaires humaines. Les progrès de l’individualisation, de la différenciation et de la rationalisation devraient nous détacher de cette vision périmée.

Odeurs immunitaires et choix des partenaires

Le choix des partenaires reproductifs est-il alétaoire ou obéit-il à des règles discrètes et inconscientes chez les sujets ? L’un des domaines étudiés de longue date chez l’homme et l’animal concerne le complexe majeur d’histocompatibilité (CMH, chez l’homme HLA pour Human Leukocyte Antigen). Cet ensemble de gènes définit la « reconnaissance de soi » du point de vue immunitaire, c’est-à-dire la capacité d’un organisme à différencier ses propres cellules de cellules étrangères (comme des bactéries par exemple). On a observé chez des rongeurs, des oiseaux et des reptiles que les appariements ne se font pas tout à fait au hasard concernant le CMH de chaque partenaire : il existe un biais en faveur d’un CMH dissemblable, c’est-à-dire présentant moins d’allèles en commun. Cela fait sens du point de vue de l’évolution : plus un descendant reçoit de gènes différents dans son CMH, plus son système immunitaire sera efficace pour se protéger des pathogènes (en produisant une plus grande variété d’antigènes).

Les études sur l’homme ont été menées en ce sens, soit en comparant directement certains marqueurs HLA, soit en étudiant les préférences pour les odeurs corporelles. Cette odeur émise par les organismes est en effet sous la dépendance des gènes du système immunitaire. A ce jour, les résultats ont été contradictoires. Des études de la communauté huttérite (aux États-Unis) ont montré une tendance à choisir des partenaires éloignés de son système immunitaire, comme chez les animaux. Mais une autre étude sur des tribus amérindiennes n’a pas retrouvé ce trait. Les analyses de préférence sexuelle par odeur corporelle ont également montré des résultats inégaux : il existe des préférences marquées, mais elles ne correspondent pas toujours à la proximité ou la non-proximité génétique HLA.

Deux chercheurs anglais et une française (Université d’Oxford, Musée de l’Homme) viennent de se repencher sur la question. Ils ont étudié 30 couples américains d’origine européenne (communauté des Mormons) et 30 couples africains (ethnie Yoruba). Les biologistes ont bénéficié des progrès du séquençage génétique et, à partir des bases de données HamMap II, ils ont pu prendre en compte 9.010 variations simples (SNP) du système HLA, en effectuant par ailleurs un contrôle sur plus de 3.200.000 SNPs du génome (hors HLA). Il en résulte que les couples d’origine européenne se sont formés de manière non aléatoire, sur la base d’une distance génétique de leur système immunitaire. On ne retrouve en revanche pas de biais particulier sur le génome entier. À l’inverse, les couples africains ne montrent aucune tendance particulière concernant le HLA et leur formation ne diffère pas d’un choix au hasard. Mais les SNPs du génome entier sont plus proches en revanche. La raison pourrait en être que les populations africaines présentent naturellement une plus grande diversité génétique du système immunitaire, sans doute du fait d’une différenciation plus précoce dans l’hominisation et d’un fardeau pathogène et parasitaire plus important dans leur milieu de vie. La pression sélective pour un HLA distant serait moins forte. Inversement, les mariages sont encore arrangés par lignées paternelles et échanges matrimoniaux influant sans doute les corrélations observées à l’échelle du génome entier, hors HLA.

Il est possible que les histocompatibilités HLA prédisent sur la future résistance immunitaire de l’enfant, mais aussi la fertilité des couples (sélection des spermatozoïdes par l’ovocyte lors de la fécondation). Quand la génomique personnelle sera démocratisée, on disposera de données bien plus importantes pour analyser ces phénomènes. Et de moyens plus efficaces que l’odeur corporelle pour envisager les tenants et aboutissants de la procréation…

Référence :
Chaix R. et al. (2008), Is mate choice in Humans MHC-dependent?, PLoS Genet, 4, 9, e1000184, doi:10.1371/journal.pgen.1000184

13.9.08

Sur le discours de Benoît XVI au Collège des Bernardins

On dit volontiers de Benoit XVI qu'il est un pape "intellectuel" quand Jean-Paul II fut "tribun", parlant à la "raison" quand son prédécesseur s'adressait au "coeur". Le cardinal Ratzinger a fait carrière de théologien et fut préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi (anciennement Saint-Office, plus anciennement encore Inquisition). On peut télécharger sur La Croix le discours tenu hier par le pape au monde de la culture dans le cadre du Collège des Bernardins, à Paris. C'est une réflexion sur le monachisme occidental comme recherche de Dieu à travers les interprétations des Ecritures. On sera ravi de lire que Benoît XVI y condamne le fondamentalisme, qu'il assimile à une interprétation littérale de la Parole divine quand celle-ci doit être saisie dans l'esprit plutôt que la lettre.

Sa conclusion est néanmoins : "Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves. Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à L’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable". J'observe à nouveau que le soi-disant dialogue de la foi et de la raison se fait à sens unique : du côté de la foi, sa finalité est toujours de prétendre que Dieu est l'élément indispensable de la pensée humaine, plus encore ici que la culture "véritable" se fonde sur la recherche de ce Dieu, et non sur autre chose. C'est intenable pour un rationaliste : comme Laplace, il considère dieu comme une "hypothèse inutile" dans le cadre des investigations de la raison sur le monde. Mais je suis d'accord avec le pape sur un point : une culture positiviste ne doit pas renvoyer toutes les questions divines dans le seul subjectif, mais bel et bien objectiver celles qui peuvent l'être. Savoir comment et pourquoi un cerveau humain en vient à développer des représentations et propositions religieuses doit devenir un champ d'étude scientifique à part entière. L'existence ou l'inexistence de dieu est un thème métaphysique sur laquelle la science restera muette. Mais l'existence d'un cerveau croyant en dieu et d'autres n'y croyant pas est une observation physique, que la science doit modéliser au même titre que n'importe quelle autre réalité.

Circuits de la peur

La peur fait partie de ces émotions ancestrales que les humains partagent avec bien d'autres espèces. Une équipe emmenée par Elizabeth Phelps et Jospeh LeDoux vient de s'intéresser aux circuits de contrôle de la peur, et publie ses résultats dans Neuron. On sait que chez les animaux comme chez H. sapiens, il existe des échanges entre l'amygdale (groupe de noyaux neuronaux anciens du système limbique) et le cortex préfrontal ventromédian (CPFvm). Les chercheurs ont voulu savoir si l'homme pouvait utiliser efficacement des fonctions cognitives supérieures pour réfréner sa peur, notamment dans le cortex préfrontal dorsolatéral (CPFdl). Un groupe de volontaires devait ainsi réfléchir à une image apaisante (un océan bleu) tout en étant en présence d'un stimulus anxiogène. L'examen de leur cerveau par imagerie a révélé une diminution de l'activité de l'amygdale régulée par l'activité simultanée des deux régions, le CPFvm et le CPFdl. Ces travaux permettent notamment de comprendre les bases neurales des thérapies cognitives et comportementales utilisées pour traiter certaines formes d'anxiété ou phobies. L'approche comportementaliste, qui consiste à placer le sujet face à un stimulus anxiogène mais sans conséquence négative pour lui, utilise la voie ancienne amygdale-CPFvm. Elle fonctionne aussi bien chez les rongeurs que chez les humains. L'approche cognitive, qui consiste à divertir la sensation de peur par des représentations alternatives, fait appel à des mécanismes plus récents de l'évolution cérébrale, sans doute propres à l'espèce humaine et se greffant sur les circuits plus anciens.

Suites papales

Dans Le Figaro, le philosophe (chrétien toujours) Rémi Brague s’interroge sur le sens de la venue du pape. Dans son propos, je relève : « Les Lumières françaises, à la différence du reste de l'Europe, tournèrent parfois à un athéisme radical. Depuis peu, cette haine s'étale avec une violence accrue. Et peu importe qu'elle fasse mine de porter sur « les religions », « les monothéismes », etc. ou qu'elle avoue franchement son véritable objet. »

Je ne comprends pas à quoi il est fait allusion dans cette phrase elliptique. On sait que certaines personnes trouvant qu’il y a trop d’Arabes en France et en Europe s’en prennent à l’islam, ou d’autres au judaïsme s’ils ont un compte à régler avec les Juifs. Je ne crois pas que ce genre de posture xénophobe à enrobage antireligieux soit très fréquent dans le milieu intellectuel dont parle R. Brague. Quant au « véritable objet » d’un « athéisme radical », il me semble : poser la totale liberté de conscience, d’opinion et d’expression des individus, pour les vues religieuses comme les vues irreligieuses ou antireligieuses ; refouler toute religion dans la sphère privée des personnes ; combattre toute tentative d’imposer une politique ou une éthique commune sur la base d’assertions religieuses non rationnelles et non consensuelles dans la société ; favoriser la diffusion de l’information scientifique pour lutter contre les penchants magiques et mystiques du cerveau humain et les discours qui les instrumentalisent à leur profit ; rappeler le passif des religions (et singulièrement des monothéismes) lorsqu’elles furent au pouvoir au cours des deux millénaires écoulés (persécution des déviants et hérétiques, obéissance dogmatique à la vérité révélée et stagnation ou ralentissement des connaissances positives, imposition de codes moraux et comportementaux uniques pour tous les individus, légitimation des croisades et « guerres justes », christianisation ou islamisation par la force des populations réfractaires, destruction de certains héritages intellectuels et culturels non conformes à la nouvelle foi, etc.).

« Mais je crains que, des deux côtés, les Français ne ratent l'occasion de se poser quelques bonnes questions : comment vivre en paix les uns avec les autres, et avec le passé de tous ? Peut-on prendre comme principe : n'importe quoi, le meilleur comme le pire (les exemples sont au choix), mais en tout cas pas le christianisme ? Un peuple qui renonce à sa foi peut-il encore désirer vivre ? »
Comment vivre en paix ? En imposant cette paix par la loi, c’est-à-dire en punissant toute agression contre autrui, et en laissant les individus / communautés libres de s’organiser sur la base de ce principe simple mais ferme de non-agression. Quel principe choisir ? Les principes minima pour vivre en commun issus de l’évolution de nos sociétés (respect des vies privées et libertés publiques). Peut-on vivre sans foi religieuse ? Il suffit de regarder autour de soi, les athées et agnostiques (quatrième « croyance » mondiale) ne se suicident pas en masse, merci pour eux. Les individus ayant une foi religieuse semblent persuadés que l’on ne peut pas vivre sans elle : mais cela signale simplement un manque d’empathie et d’empirisme, une incapacité à concevoir que l’autre ne raisonne pas comme soi (incapacité partagée par certains athées, précisons-le). Et le cerveau étant de toute façon une machine à croire, chacun va s’inventer des récits donnant du sens à son existence, sans qu’il soit besoin d’obéir aveuglément à une pyramide doctrinale autoritaire dont Benoît XVI est l’actuel sommet. Contrairement à ce que pense Brague, les "bonnes questions" ont été posées depuis longtemps : la modernité tout entière est une question sur la manière de vivre ensemble dans des sociétés ouvertes plutôt que closes, dynamiques plutôt que statiques, pluralistes plutôt qu'unitaires, à la population nombreuse et hétérogène plutôt que peu nombreuse et homogène. Il apparaît que la religion comme l'idéologie sont incompatibles avec ce vivre-ensemble dès lors qu'elles prennent des atours intégristes et intolérants, toute tentative pour imposer aux masses des manières ou des opinions uniformes se soldant par la violence.

12.9.08

Sur le "consensus éthique fondamental"

Dans son discours aux autorités de l'Etat, Benoît XVI a salué le gadget sarkozyste de "laïcité positive" en ces termes : «Vous avez d'ailleurs utilisé, Monsieur le Président, la belle expression de "laïcité positive" pour qualifier cette compréhension plus ouverte. En ce moment historique où les cultures s'entrecroisent de plus en plus, je suis profondément convaincu qu'une nouvelle réflexion sur le vrai sens et sur l'importance de la laïcité est devenue nécessaire. Il est en effet fondamental, d'une part, d'insister sur la distinction entre le politique et le religieux, afin de garantir aussi bien la liberté religieuse des citoyens que la responsabilité de l'État envers eux, et d'autre part, de prendre une conscience plus claire de la fonction irremplaçable de la religion pour la formation des consciences et de la contribution qu'elle peut apporter, avec d'autres instances, à la création d'un consensus éthique fondamental dans la société.»

Sur ce dernier point, je ne vois pas tellement pourquoi une société moderne devrait développer un consensus éthique fondamental, ni en quoi la religion pourrait y contribuer. Le seul consensus ayant émergé des pratiques politiques récentes, c'est celui des droits de l'homme comme morale minimale, formellement supra-étatiques (quoique concrètement garantis par l'Etat et lui seul). Et encore tout le monde ne s'entend pas sur ce qu'il faut mettre dans ces droits de l'homme. Mais dès que l'on sort de cette liberté négative de l'individu, négative au sens de garantie contre l'oppression des pouvoirs, il n'y a guère de consensus éthique. Et pourquoi y en aurait-il un ? L'idée que les hommes doivent développer la même morale n'a aucun fondement empirique (les morales ont toujours divergé selon les temps et les lieux) ni rationnel (la morale n'est pas la logique, elle relève en dernier ressort d'une valorisation et les hommes ne développent pas les mêmes hiérarchies de valeurs, donc les mêmes discours sur le devoir-être).

Un mec au poil : pilosité et attractivité

La pilosité corporelle et surtout faciale fait partie des caractères sexuels secondaires de notre espèce. Les hommes parfaitement glabres et les femmes à barbe sont assez rares, comme chacun l’aura noté. La pilosité faciale ne semble pas présenter d’avantage adaptatif particulier pour les hommes en terme de survie. Mais elle est un signe de maturité hormonale et l’on peut supposer qu’elle a servi de signal pour la sélection sexuelle. Jusqu’à présent, les études ont comparé les hommes glabres et les hommes barbus, avec des résultats très inégaux : la présence d’une barbe a pu être associée à des traits plus ou moins désirables (plus âgé, plus agressif, plus extraverti, plus fort, plus confiant, plus dominant). Les préférences féminines semblent varier selon les études, les cultures, mais aussi les moyens de contraception et périodes de leur cycle (les visages plus masculins sont plus appréciés en période ovulatoire, par exemple). Les psychologues Nick Neave et Kerry Shields ont toutefois relevé que ces études antérieures opposaient souvent le glabre au barbu, sans nuances intermédiaires. Pour y remédier, ils ont pris 15 faces masculines et, par un logiciel de morphing, les ont dotées de cinq niveaux de pilosité : glabre, mal rasé léger, mal rasé franc, barbe légère, barbe franche. 60 femmes de 18 à 44 ans (âge moyen 21,7) ont ensuite jugé ces visages. Une barbe franche produit l’impression d’un individu plus âgé, masculin, agressif et mature socialement. La barbe légère emporte la palme de la dominance. Mais concernant l’attractivité sexuelle, et le désir de liaison à court comme à moyen termes, le phénotype à succès est l’individu légèrement mal rasé.

Référence :
Neave N., K. Shields, The effects of facial hair manipulation on female perceptions of attractiveness, masculinity, and dominance in male faces, Personality and Individual Differences, 45, 5, 373-377, doi:10.1016/j.paid.2008.05.007

(Merci à Nick Neave de m’avoir envoyé son papier).

Du gène au trait : une rupture paradigmatique

Dans le New England Journal of Medicine, une équipe internationale rapporte une intéressante étude de génétique médicale. Les chercheurs ont criblé le génome de 788 patients atteints de pathologies inexpliquées, dont le spectre de symptôme inclut des retards mentaux, des anomalies de développement et des formes d’autisme. 4737 patients sains formaient un groupe de contrôle. Les généticiens ont ciblé plus précisément sur la région chromosomique 1q21.1, déjà connue pour son implication dans des troubles schizoïdes. Chez 25 patients, ils ont identifié des duplications ou des délétions (répétition ou suppression de paires de bases) concernant au total 7 gènes. Un de ces gènes est impliqué dans le développement du cœur, un autre dans celui de l’œil, les 5 autres ont encore une fonction inconnue.

Ce qui est intéressant, c’est l’inversion du schéma habituel de diagnostic médical. Dans ce cas précis, les anomalies n’étaient pas symptomatiquement bien établies ou clairement associées à un trouble connu. « C’est vraiment une rupture paradigmatique dans la génétique médicale, comment l’un des auteurs, Jonathan Sebat. Le scan du génome apporte plus de renseignements diagnostiques que les symptômes du patient ». La puissance des outils de séquençage bio-informatique, la baisse du coût par kilobase décrypté, la constitution de fichiers génétiques internationaux vont accélérer ce type de procédure « bottom up », où l’on part des gènes pour comprendre les symptômes.

Les maladies rares ou inexpliquées ne seront pas les seules concernées. Sous les dénominations d’autisme, de schizophrénie, de dépression ou d’anxiété, on rassemble actuellement toute une catégorie de symptômes pouvant varier d’un patient à l’autre, présentant parfois des formes atypiques, se trouvant éventuellement réunis (anxiodépression par exemple), étant associés à d’autres symptômes inconnus dans la maladie principalement diagnostiquée. C’est particulièrement marqué dans les troubles mentaux dont l’étiologie, la symptomatologie et la nosographie sont plus complexes. Il y a fort à parier que les éditions futures du DSM, célèbre manuel international de psychiatrie, seront progressivement réécrites en fonction de ces étiologies génétiques permettant des classements bien plus fins des maladies de l’esprit. Et ces recherches nous informeront également sur les variations moléculaires impliquées dans la construction du cerveau « normal » et de ses modules cognitifs.

Un autre point intéressant de l’étude, c’est l’importance des microduplications et microdélétions. On a beaucoup cherché jusqu’à présent les variations simples d’un nucléotide (SNP) dans les gènes, forme la plus répandue des polymorphismes, mais les irrégularités d’écriture dans les régions avoisinantes de ces gènes ou dans leurs facteurs de transcription sont de plus en plus étudiées.

Référence :
Mefford H.C. et al. (2008), Recurrent rearrangements of chromosome 1q21.1 and variable pediatric phenotypes, New Eng J Med, online pub, doi :10.1056/NEJMoa0805384

11.9.08

Frères faibles et pauvres du troupeau

Amusant : je parlais de matin du livre de Palmer et Steadman sur la religion, mettant en évidence que les religions utilisent un vocabulaire familial, avec une extension aux fidèles de l’altruisme propre à ce cadre restreint. Dans Le Figaro ce soir, je lis un entretien avec Tarcisio Bertone, secrétaire d’Etat du Saint-Siège. Extraits : « La visite du pape dans un pays correspond à sa mission de pasteur de toute l'Église, reçue de l'apôtre Pierre : faire paître le troupeau du Christ et affermir ses frères dans la foi. (…)Ce sera un moment de communion, qui lui donnera l'occasion de manifester son affection pour les pasteurs des diocèses français et de les exhorter dans leur délicate mission de guides des fidèles confiés à leurs soins. (…)On ne peut se résigner à la baisse du nombre des prêtres, et une paroisse sans pasteur est comme une famille qui a perdu son père. Il faut prier et «se retrousser les manches», pour rendre les familles et les communautés sensibles à la nécessité de faire naître et de cultiver les vocations sacerdotales. (…)«France, fille aînée de l'Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême?» (…)l'attention aux plus faibles, aux plus pauvres ; l'attention aux personnes les plus éprouvées » Voilà une intéressante illustration de la thèse des chercheurs : un vocabulaire familial au service d'un hyperaltruisme de groupe - ici de « troupeau », selon le mot de Bertone, un troupeau que je laisse volontiers paître ces calembredaines.

Benoît XVI vient nous enseigner la rationalité...

À l’occasion de la venue en France de Benoît XVI, le philosophe chrétien Jean-Luc Marion nous prévient que le pape posera les vraies questions à la fille aînée de son Eglise. Il écrit dans Le Monde :

« La crise la plus profonde, quoiqu'en un sens la plus secrète de notre époque, tient en effet à la dilution, l'évanescence ou peut-être même la disparition d'une rationalité apte à éclairer les questions qui dépassent la gestion et la production des objets, mais qui décident de notre manière de vivre et de mourir. Rarement la philosophie (et la "science") n'a pu en dire moins qu'aujourd'hui sur notre condition - ce que nous sommes, ce que nous pouvons savoir, ce que nous devons faire et ce qu'il nous est permis d'espérer. Ce désert asséché de rationalité se nomme le nihilisme. Ce n'est pas une hypothèse en l'air, facultative, mais un fait. Notre tragédie. »

Un « fait » ? Voilà bien la manière chrétienne : je développe mon interprétation personnelle (conforme à mes convictions mystiques), et je décrète sa dimension universelle. Affirmer que la rationalité de la philosophie et de la science (entre guillemets, on se demande pourquoi) n’a jamais aussi peu éclairé ce que nous sommes et ce que nous pouvons savoir est une aimable plaisanterie. Nous n’avons jamais eu autant de connaissances positives sur notre condition, nous n’avons jamais produit autant de savoirs sur l’homme et l’univers, nous n’avons jamais autant réfléchi aux fondements de ces connaissances et à leurs conditions de vérité. Sur ce que nous devons faire, on en débat beaucoup (et bien trop à mon goût), comme en témoigne par exemple la richesse des discussions en philosophies politique et morale. Quant à ce qu’il est permis d’espérer, ceux qui ne se satisfont pas d’une vie belle et bonne sur cette Terre ont entière liberté de croire à une autre existence dans un autre monde. Je leur retourne évidemment le qualificatif de Marion : ce sont eux, les véritables « nihilistes », incapables de trouver sens dans la réalité, inaptes à vivre à hauteur de leurs désirs, ce sont eux les animaux malades, jamais satisfaits de ce monde qui leur est donné, toujours prêts à le déprécier pour le néant de leur arrière-monde inexistant.

Que les réponses aux questions humaines apportées par les scientifiques et les philosophes déplaisent aux oreilles chrétiennes, c’est une chose. Mais que la rationalité des chercheurs et des penseurs soit ipso facto qualifiée de « désert », qu’on affirme son « évanescence » et sa « disparition », c’est un déni de réalité et une prétention au monopole de vérité qui témoignent à nouveau de la surdité profonde de la foi à toutes les propositions n’incluant pas ses attendus métaphysiques.

Manipulation, cognipulation

Les humains se distinguent des autres primates, a fortiori des autres animaux, par leur faculté à percevoir des relations intentionnelles (dans le rapport aux personnes) et des relations causales (dans le rapport aux objets). C’est probablement une seule aptitude au départ : on peut faire l’hypothèse que la théorie de l’esprit et la théorie de la réalité sont deux facettes d’une même évolution cognitive dont nous ignorons à ce jour les étapes exactes. L’humain et ses ancêtres manipulent le monde, ce dont témoignent les artefacts, dès lors qu’ils ont compris et transmis les relations causales à l’œuvre entre des objets ; mais ils manipulent aussi bien les autres, ce qu’exprime le langage, dès lors qu’ils ont compris et transmis les relations intentionnelles à l’œuvre entre les personnes. Le langage est devenu ensuite un outil général de manipulation, la référence s’étendant à tous les objets possibles, la syntaxe à toutes les propositions possibles. Il faudrait d'ailleurs appeler cela une « cognipulation ». Dans les flux du langage et de la réalité, certains cherchent la vérité parce qu’ils soupçonnent cette disposition humaine d’être malveillante – ils ont l’instinct de cette malveillance, ils sentent ou savent combien il est facile d’être manipulateur ou cognipulateur, ils devinent autour d’eux des associations de malfaiteurs et de malpenseurs.

Vieilles superstitions, grandes familles (et remarques sur l'étude scientifique de la religion)

La supersitition serait un produit dérivé inévitable de notre capacité à associer des événements par rapport de cause à effet, suggèrent les biologistes Kevin Foster et Hanna Kokko dans les compte-rendus de l’académie royale des sciences (Royaume-Uni). Ils développent un modèle mathématique assez simple, valable de la bactérie à l’homme, dans lequel un organisme agit depuis un signal de son milieu : soit l’action est bénéfique, soit elle est coûteuse. Ce rapport coût-bénéfice dépend notamment de la qualité d’interprétation des signaux. A mesure que le système nerveux se développe, l’inférence causale apparaît comme une méthode sophistiquée pour guider l’action : quand des herbes bruissent dans la savane, un individu rapporte cela à un lion ou au vent. Plus son cerveau est complexe, plus il aura d’informations mémorisées susceptibles d’être ainsi interconnectées. La superstition (causalité fausse) émergerait au sein de ce dispositif cérébral comme une stratégie cognitive payante dans certaines conditions écologiques. Dès lors qu’il existe plusieurs associations possibles entre des événements / facteurs A et B dont une est exacte et les autres inexactes, la relation vraie sera privilégiée si elle apporte un avantage, mais les relations fausses pourront très bien être préservées si elles ne représentent pas d’inconvénients (voire être sélectionnée si elles procurent des avantages indirects, par exemple au sein de la vie sociale et sans rapport avec le phénomène « expliqué » par la superstition). Il suffit en fait d’un bénéfice important pour l’emporter sur des coûts moindres. Si l’individu associant un froissement d’herbe à un lion arrête systématiquement sa tâche en cours pour s’enfuir, cela représentera à chaque fois un coût énergétique (le fait de s’enfuir, de ne pas chercher de nourriture, etc.). Mais il suffit que cet individu ait raison une fois et évite d’être dévoré pour que son association soit bénéfique par rapport à celles d’un individu plus sceptique.

Deux autres chercheurs, en anthropologie cette fois, Craig T. Palmer et Lyle B. Steadman, publient chez Paradigm un essai sur la sélection naturelle du surnaturel, visant à expliquer le succès évolutif et historique de la religion. Les auteurs se sont penchés sur un comportement manifeste : la communication verbale des croyants, indépendamment du contenu mystique, ésotérique ou métaphysique de cette communication. Ils ont étudié des attitudes religieuses très diverses de l’espèce humaine : culte des ancêtres, totémisme, chamanisme, récits des prophètes ou fondateurs des grandes spiritualités mondiales. Un point commun émerge : presque toutes les religions du monde emploient des termes de parenté (père, mère, frère et sœur, enfant) pour désigner les croyants, ceux-ci se trouvant inclus dans une grande famille. Ce trait linguistique se retrouve du point de vue comportemental, où la religion tend également à reproduire les rapports observés au sein de la famille : un fort altruisme entre les membres (en l’occurrence élargi au-delà de la parenté génétique) et une acceptation peu critique de l’influence des membres les plus prestigieux de ce groupe élargi (on croit aux annonces du représentant religieux comme l’enfant croit aux propos de ses parents).

Ces deux recherches rappellent et illustrent l’intérêt scientifique pour le phénomène religieux (pour des commentaires sur d’autres travaux récents, voir par exemple ici sur Lynn, le QI et la religiosité, ou sur Fincher, Thornhill, la diversité religieuse et les maladies infectieuses). La religion, comme la morale, la guerre et d’autres phénomènes humains, est désormais entrée dans le champ d’étude des sciences de la cognition et de l’évolution, complémentaires aux analyses déjà existantes de l’anthropologie, de l’ethnologie ou de l’histoire des religions.

On peut distinguer deux grands angles d’analyse. Certains chercheurs s’intéressent avant tout à la dimension cognitive de la religion. Ce sont des questions du type : Pourquoi le cerveau humain produit et reproduit-il des propositions où figurent des agents causaux surnaturels ? Peut-on trouver des universaux dans la construction des récits religieux ? L’expérience religieuse est-elle connectée aux dispositions émotionnelles et/ou sociales de la cognition humaine ? Existe-t-il des phases critiques du développement de l’enfant depuis lesquelles les propositions religieuses inculquées orientent durablement la vie mentale ? Ces recherches incluront naturellement l’étude du cerveau croyant, c’est-à-dire des aires cérébrales impliquées dans les diverses expériences religieuses, en comparaison avec des groupes témoins non-religieux. D’autres chercheurs se penchent sur l’aspect évolutionnaire de la religion. Les questions sont plutôt : La religion apporte-t-elle des avantages à l’individu ou au groupe en termes de survie et de reproduction ? Quels étaient ses atouts adaptatifs au cours de l’hominisation ? Les variations des conditions écologiques se traduisent-elles par des variations dans les phénomènes religieux ? Peut-on observer aujourd’hui des indicateurs de fitness corrélés positivement ou négativement à la religion (santé, fertilité, etc.) ? La religion est-elle sélectionnée comme facteur de cohésion sociale / morale se traduisant par un altruisme renforcé dans le groupe d’appartenance ? Existe-t-il des gènes associés à la religiosité et peut-on identifier des sélections directionnelles récentes ?

Il ne faut pas évidemment s’attendre à une explication unitaire et simple de la religion par la science. La raison en est la suivante : on place sous le label « religion » des traits psychologiques et comportementaux différents. Il suffit d’observer les personnes que l’on considère comme croyants dans nos sociétés : il existe des différences évidentes entre le type mystique, qui a une expérience directe, émotionnelle, diffuse de sa foi, le type métaphysique, qui développe des rationalisations causales sur l’origine des choses, le type moral-social, qui est attaché aux conséquences à ses yeux bénéfiques du discours religieux, le type historique-esthétique, qui voit dans la religion un facteur d’identité et de reconnaissance de groupe, le type conformiste-intéressé, qui se dit religieux car c’est avant tout un code de son milieu relationnel, le type sectaire-communautaire, qui recherche des groupes fusionnels, etc. Le seul point commun (croyance réelle ou formelle en dieu ou un quelconque agent surnaturel) recouvre des réalités très différentes. Et ces réalités répondent à des modules psychobiologiques différents dans les cerveaux humains, ainsi qu’à des rôles fonctionnels différents dans les sociétés humaines. Ce sont ces réalités que la science s’efforce d’observer et de modéliser pour essayer de comprendre la naissance et la persistance des phénomènes religieux dans notre espèce.

Références :
Foster K., H. Kokko (2008), The evolution of superstitious and superstition-like behaviour, Proc Roy Soc B, online pub., doi :10.1098/rspb.2008.0981
Steadman L.B., C.T. Palmer, The Supernatural and Natural Selection: Religion and Evolutionary Success, Padigm, Boulder (CO), 272 p.

10.9.08

Expérience de mort imminente

L’Université de Southampton annoncera officiellement demain (11 septembre) le lancement des études AWARE (AWAreness during Resuscitation) et BRAIN-1 (Brain Resuscitation Advancement International Network – 1). Il s’agit du plus ambitieux projet d’étude scientifique et médicale des expériences de mort imminente (near-death experience). Ce terme a été popularisé par les travaux de Raymond Moody, Elisabeth Kübler-Ross, George Rithcie dans les années 1970, et par l’International Association for Near-death Studies créée en 1978. Mais le phénomène est connu depuis le XIXe siècle. Lorsque des patients reviennent à la vie après un état de mort clinique, un certain nombre d’entre eux (10-20 % selon les études) rapportent des sensations variables et parfois concomitantes : conscience d’être mort, calme et sérénité, impression de flotter hors de son corps, long tunnel noir avec une vive lueur au bout, chaleur malgré la nudité, rencontre avec des êtres disparus. Ces phénomènes mentaux ont été perçus par beaucoup comme des « démonstrations » de l’existence de l’âme ou d’une survie après la mort.

Sam Parnia, directeur de l’étude et spécialiste des états de conscience en phase terminale, observe : « Contrairement à la perception populaire, la mort n’est pas un moment spécifique. C’est un processus qui commence lorsque le cœur s’arrête de battre, les poumons de respirer et le cerveau de fonctionner – un état médical appelé arrêt cardiaque, qui est synonyme de mort clinique d’un point de vue biologique. Durant un arrêt cardiaque, les trois critères de la mort sont présents. Il s’ensuit une période de temps, qui peut durer de quelques secondes à une heure ou plus, au cours de laquelle l’intervention médicale d’urgence peut réanimer le cœur et inverser le processus de mort. » L’étude AWARE va donc mobiliser des médecins et des chercheurs dans un réseau de cliniques anglaises (puis européennes et nord-américaines) pour étudier de manière systématique ce qui se passe après un arrêt cardiaque. Seront notamment mesurées ou évaluées l’activité du cerveau, ainsi que la capacité présumée à voir et entendre ce qui se passe dans la salle d’opération.

Cerveau-ordinateur : où en est-on ?

Dans une tribune en libre accès parue dans le dernier numéro de Current Biology, deux chercheurs en neurobiologie moléculaire du Salk Institute (Université de Californie, San Francisco), Naveen Nagarajan et Charles F. Stevens, font le point sur le match cerveau-ordinateur lancé dans les années 1940 et 1950 par Alan Turing, John von Neumann, Marvin Minsky et quelques autres.

Si l’on commence par le hardware, on peut observer que la densité de transistors par microlitre (0.3x10^9) des plus récents microprocesseurs approche celle des synapses (10^9). Il en va de même pour la longueur des connexions nécessaire à chaque unité de calcul (3-4 µm d’axones et dendrites, 30 µm de câblage), ainsi que pour leur diamètre (100 nm). Mais les unités élémentaires de traitement de l’information deviennent comparables, leur nombre reste en net décalage : une puce d’ordinateur contient 10^9 transistors quand un cerveau en aligne 10^14. En longueur totale de câblage linéaire, cela donne 30 km pour un ordinateur, mais 4x10^5 km pour un cerveau, soit la distance de la Terre à la Lune. Les plis corticaux sont des autoroutes de l’information autrement plus vastes que celle d’un ordinateur. Pour ce qui est de la vitesse de traitement, si l’on prend comme approximation l’impulsion nerveuse, les 10^10 neurones s’activant à 10 Hz donne environ 10^11 instructions par seconde, 100 fois plus rapide que le milliard d’instructions par seconde (MIPS) des ordinateurs à cœurs multiples.

Mais comme le rappellent Nagarajan et Stevens, les analogies entre cerveau et ordinateur trouvent leurs limites dans la conception totalement différente de ces deux machines à traiter l’information.

L’ordinateur est conçu selon l’architecture de von Neumann, avec une séparation entre l’unité centrale (CPU) où s’effectuent les calculs et la mémoire où sont stockées informations et instructions pour ces calculs. D’où une démarche séquentielle pas à pas dans le calcul. Rien de tel dans un cerveau : la mémoire et le calcul sont intriqués dans les mêmes circuits neuronaux, qui n’ont aucune horloge centrale pour synchroniser leurs opérations. Deuxième différence majeure : les réseaux neuronaux d’un cerveau sont massivement parallèles, c’est-à-dire qu’ils traitent chacun et simultanément un grand nombre d’informations reçues du milieu interne ou externe. Les processeurs multicoeurs (parallélisme des niveaux d’instruction) commencent à imiter ce mécanisme, mais il faut encore coordonner cette puissance de calcul pour la rendre efficace. Troisième différence : le traitement mécaniste ou probabiliste de l’information. Un ordinateur fait des milliards et des milliards de calculs sans la moindre erreur. C’est une prouesse, mais aussi une faiblesse (l’erreur peut être fatale au programme). Le cerveau se permet au contraire de multiples erreurs : quatre fois sur cinq, une impulsion nerveuse n’est pas relayée sur les synapses ; mais ces impulsions sont à ce point nombreuses et redondantes que cela ne pose pas problème, l’information utile arrive à bon port. L’échec d’un composant neural n’est donc pas fatal, c’est la raison pour laquelle nous conservons nos facultés cognitives malgré la mort neuronale qui accompagne notre existence adulte. Cette plasticité est renforcée par la localisation de fonctions cérébrales : en dehors de lésions accidentelles ou pathologiques qui détruisent spécifiquement un module (et donc une fonction), la mort aléatoire des neurones individuels, répartie de manière stochastique dans les diverses aires, n’affecte guère les fonctions.

Depuis 60 ans, la puissance des ordinateurs progresse selon la loi de Moore. Et les machines accomplissent des tâches dont on ne les aurait jamais crues capables à la génération précédente — battre les meilleurs joueurs d’échecs du monde, reconnaître des caractères, des visages ou des voix, etc. On peut, comme Ray Kurzweil en fait par exemple l’hypothèse, considérer qu’un certain seul quantitatif de traitement parallèle de l’information produira des propriétés émergentes comparables à l’intelligence ou la conscience humaines. Lorsque les connexions des transistors dépasseront numériquement les connexions synaptiques, lorsque les programmes informatiques dédiés simuleront les modules biologiques fonctionnels, la machine l’emportera sur le cerveau. Nagarajan et Stevens n’excluent pas cette hypothèse, mais suggèrent que la question pourra être abordée autrement : « Nous pensons que le problème n’est pas la puissance de l’ordinateur ni la capacité à programmer des machines en parallèle, mais plutôt notre ignorance quasi-complète sur les calculs réellement opérés dans un cerveau. Notre idée est que les ordinateurs ne pourront jamais égaler nos meilleures capacités tant que nous n’aurons pas compris les règles de construction d’un cerveau et les opérations mathématiques employées par les circuits neuraux suffisamment bien pour construire des machines où elles seront incorporées ».

Référence :
Nagarajan N., C.F. Stevens (2008), How does the speed of thought compare for brains and digital computers?, Current Biology, 18, R756-R758.

Illustration : Charles H. Caver, Eye and Mind, Word Up

Internet mon amour

A travers la loi Création et Internet, industriels et politiques marchent main dans la main pour capter le consommateur et surveiller le citoyen, selon une logique étatiste et corporatiste solidement rodée dans l’Hexagone. Le collectif d’artistes, créateurs et auteurs Internet mon amour a lancé une pétition contre cette loi et s’exprime aujourd’hui dans Libération : « Nous souhaitons qu’un projet de loi intitulé Création et Internet prenne en compte nos processus de création. C’est un droit ; nous désirons partager et être téléchargés, sans filtrage aucun. C’est une nécessité ; nous espérons que le principe démocratique selon lequel l’œuvre existe ou n’existe pas au travers du regard de l’autre s’applique à cette multiplicité que d’autres nomment «piratage». C’est une revendication. L’auteur, le créateur, le spectateur, a muté. L’œuvre est regardée, écoutée, partagée, comme jamais auparavant. Et c’est pourquoi créateurs et regardeurs ne peuvent être filtrés par une loi obsolète et crétine. Une loi qui asphyxie la création et Internet. »