La supersitition serait un produit dérivé inévitable de notre capacité à associer des événements par rapport de cause à effet, suggèrent les biologistes Kevin Foster et Hanna Kokko dans les compte-rendus de l’académie royale des sciences (Royaume-Uni). Ils développent un modèle mathématique assez simple, valable de la bactérie à l’homme, dans lequel un organisme agit depuis un signal de son milieu : soit l’action est bénéfique, soit elle est coûteuse. Ce rapport coût-bénéfice dépend notamment de la qualité d’interprétation des signaux. A mesure que le système nerveux se développe, l’inférence causale apparaît comme une méthode sophistiquée pour guider l’action : quand des herbes bruissent dans la savane, un individu rapporte cela à un lion ou au vent. Plus son cerveau est complexe, plus il aura d’informations mémorisées susceptibles d’être ainsi interconnectées. La superstition (causalité fausse) émergerait au sein de ce dispositif cérébral comme une stratégie cognitive payante dans certaines conditions écologiques. Dès lors qu’il existe plusieurs associations possibles entre des événements / facteurs A et B dont une est exacte et les autres inexactes, la relation vraie sera privilégiée si elle apporte un avantage, mais les relations fausses pourront très bien être préservées si elles ne représentent pas d’inconvénients (voire être sélectionnée si elles procurent des avantages indirects, par exemple au sein de la vie sociale et sans rapport avec le phénomène « expliqué » par la superstition). Il suffit en fait d’un bénéfice important pour l’emporter sur des coûts moindres. Si l’individu associant un froissement d’herbe à un lion arrête systématiquement sa tâche en cours pour s’enfuir, cela représentera à chaque fois un coût énergétique (le fait de s’enfuir, de ne pas chercher de nourriture, etc.). Mais il suffit que cet individu ait raison une fois et évite d’être dévoré pour que son association soit bénéfique par rapport à celles d’un individu plus sceptique.
Deux autres chercheurs, en anthropologie cette fois, Craig T. Palmer et Lyle B. Steadman, publient chez Paradigm un essai sur la sélection naturelle du surnaturel, visant à expliquer le succès évolutif et historique de la religion. Les auteurs se sont penchés sur un comportement manifeste : la communication verbale des croyants, indépendamment du contenu mystique, ésotérique ou métaphysique de cette communication. Ils ont étudié des attitudes religieuses très diverses de l’espèce humaine : culte des ancêtres, totémisme, chamanisme, récits des prophètes ou fondateurs des grandes spiritualités mondiales. Un point commun émerge : presque toutes les religions du monde emploient des termes de parenté (père, mère, frère et sœur, enfant) pour désigner les croyants, ceux-ci se trouvant inclus dans une grande famille. Ce trait linguistique se retrouve du point de vue comportemental, où la religion tend également à reproduire les rapports observés au sein de la famille : un fort altruisme entre les membres (en l’occurrence élargi au-delà de la parenté génétique) et une acceptation peu critique de l’influence des membres les plus prestigieux de ce groupe élargi (on croit aux annonces du représentant religieux comme l’enfant croit aux propos de ses parents).
Ces deux recherches rappellent et illustrent l’intérêt scientifique pour le phénomène religieux (pour des commentaires sur d’autres travaux récents, voir par exemple
ici sur Lynn, le QI et la religiosité, ou
là sur Fincher, Thornhill, la diversité religieuse et les maladies infectieuses). La religion, comme la morale, la guerre et d’autres phénomènes humains, est désormais entrée dans le champ d’étude des sciences de la cognition et de l’évolution, complémentaires aux analyses déjà existantes de l’anthropologie, de l’ethnologie ou de l’histoire des religions.
On peut distinguer deux grands angles d’analyse. Certains chercheurs s’intéressent avant tout à la dimension cognitive de la religion. Ce sont des questions du type : Pourquoi le cerveau humain produit et reproduit-il des propositions où figurent des agents causaux surnaturels ? Peut-on trouver des universaux dans la construction des récits religieux ? L’expérience religieuse est-elle connectée aux dispositions émotionnelles et/ou sociales de la cognition humaine ? Existe-t-il des phases critiques du développement de l’enfant depuis lesquelles les propositions religieuses inculquées orientent durablement la vie mentale ? Ces recherches incluront naturellement l’étude du cerveau croyant, c’est-à-dire des aires cérébrales impliquées dans les diverses expériences religieuses, en comparaison avec des groupes témoins non-religieux. D’autres chercheurs se penchent sur l’aspect évolutionnaire de la religion. Les questions sont plutôt : La religion apporte-t-elle des avantages à l’individu ou au groupe en termes de survie et de reproduction ? Quels étaient ses atouts adaptatifs au cours de l’hominisation ? Les variations des conditions écologiques se traduisent-elles par des variations dans les phénomènes religieux ? Peut-on observer aujourd’hui des indicateurs de fitness corrélés positivement ou négativement à la religion (santé, fertilité, etc.) ? La religion est-elle sélectionnée comme facteur de cohésion sociale / morale se traduisant par un altruisme renforcé dans le groupe d’appartenance ? Existe-t-il des gènes associés à la religiosité et peut-on identifier des sélections directionnelles récentes ?
Il ne faut pas évidemment s’attendre à une explication unitaire et simple de la religion par la science. La raison en est la suivante : on place sous le label « religion » des traits psychologiques et comportementaux différents. Il suffit d’observer les personnes que l’on considère comme croyants dans nos sociétés : il existe des différences évidentes entre le type mystique, qui a une expérience directe, émotionnelle, diffuse de sa foi, le type métaphysique, qui développe des rationalisations causales sur l’origine des choses, le type moral-social, qui est attaché aux conséquences à ses yeux bénéfiques du discours religieux, le type historique-esthétique, qui voit dans la religion un facteur d’identité et de reconnaissance de groupe, le type conformiste-intéressé, qui se dit religieux car c’est avant tout un code de son milieu relationnel, le type sectaire-communautaire, qui recherche des groupes fusionnels, etc. Le seul point commun (croyance réelle ou formelle en dieu ou un quelconque agent surnaturel) recouvre des réalités très différentes. Et ces réalités répondent à des modules psychobiologiques différents dans les cerveaux humains, ainsi qu’à des rôles fonctionnels différents dans les sociétés humaines. Ce sont ces réalités que la science s’efforce d’observer et de modéliser pour essayer de comprendre la naissance et la persistance des phénomènes religieux dans notre espèce.
Références :Foster K., H. Kokko (2008),
The evolution of superstitious and superstition-like behaviour,
Proc Roy Soc B, online pub., doi :10.1098/rspb.2008.0981
Steadman L.B., C.T. Palmer,
The Supernatural and Natural Selection: Religion and Evolutionary Success, Padigm, Boulder (CO), 272 p.