10.12.08

Critique de l'empreinte écologique

«Notre empreinte écologique mondiale dépasse maintenant la capacité de régénération de la planète d'environ 30 pour cent. Si nos demandes se maintiennent à la même cadence, nous aurons besoin, vers le milieu des années 2030, de l'équivalent de deux planètes pour maintenir notre mode de vie.» Cette phrase figure dans l’introduction du rapport Planète vivante 2008 du WWF. Son argument principal est devenu un lieu commun de la mauvaise conscience contemporaine dans sa version environnementale : des cafés du commerce aux lambris de la République, tout le monde répète volontiers l’image frappante des deux (ou trois ou quatre, inflation et spéculation sont ici admises) planètes nécessaires à la poursuite de notre développement.

Dans une intéressante tribune parue dans le quotidien Les Échos, Patrick Jolivet (responsable R&D de l'agence BMJ Ratings et chercheur associé au laboratoire Érasme, École centrale de Paris) souligne deux erreurs de ce type de raisonnement. D’abord, le calcul de l’empreinte écologique ne fait aucune référence au mécanisme des prix. C’est gênant puisque le cœur du raisonnement consiste à confronter une offre (ressources naturelles de la planète) et une demande (exploitation de ces ressources) et que jusqu’à plus ample informé, le prix est le principal indicateur de disponibilité (ou rareté) dans le mode de développement actuel. Chacun le comprend assez aisément : quand bien même nous aurions besoin de deux planètes en 2030, nous ne les aurions pas. Et ce qui va confronter les pratiques au réel, ce sont justement les prix des matières premières et de l’énergie : les ressources non renouvelables deviendront de plus en plus chères à mesure que leur stock s’amenuisera, ce qui ajustera leur demande à la baisse. Ensuite, Patrick Jolivet souligne que les projections d’empreinte écologique reposent sur le présupposé que toutes les économies du monde vont converger vers le mode de vie occidental. Mais c’est là assez contradictoire de la part du WWF comme des organisations environnementalistes, altermondialistes et autres en général, puisqu’elles ne cessent d’affirmer que l’on doit défendre les spécificités locales en ce domaine, l’idée même de «développement» étant supposée être une resucée mal déguisée des ardeurs coloniales de l’Occident se croyant centre et maître du monde. «On ne peut penser la complexité avec des indicateurs simplistes», observe et conclut Patrick Jolivet. Il faudrait ajouter que l’on ne peut pas analyser une évolution chaotique (au sens de Lorenz) avec des outils linéaires.

Les non-prises en compte du mécanisme des prix et de la diversité des développements ne sont pas les seules faiblesses du concept d’empreinte écologique. La technoscience est une autre grande absente du raisonnement, alors que c’est elle qui détermine centralement et depuis plusieurs siècles la «biocapacité», c’est-à-dire en fait la disponibilité de la matière et de l’énergie pour son utilisation humaine. Là encore, c’est du sens commun : la productivité en culture d’un hectare de sol n’est par exemple pas la même en 1800, en 1900 et en 2000. En soi, la surface de la Terre est surtout abondante en eau et le Soleil nous envoie à chaque seconde une quantité d’énergie considérable, immensément supérieure à nos besoins actuels ou futurs. Le spectre des pénuries d’eau ou d’énergie n’est donc terrifiant que si l’on suppose une incapacité durable à capter, traiter, transformer ou distribuer les ressources là où elles se trouvent. Ici encore, les présupposés de chacun demandent à être spécifiés plutôt que de rester sous-jacents aux raisonnements. Le monde aura essentiellement besoin de chercheurs et d’ingénieurs s’il veut concilier développement et durée ; mais si l’idée même de développement paraît finalement critiquable, si la production et la consommation doivent être freinées parce qu’on les juge moralement mauvaises (le «on» étant à préciser), si le vieux projet européen de maîtrise de la nature est à jeter aux oubliettes pour péché mortel de grandeur prométhéenne ou de démesure faustienne, alors bien sûr, on a déjà certaines solutions en tête et l’on tend à poser les problématiques de telle sorte que ces solutions soient perçues comme les seules viables.

1 commentaire:

Unknown a dit…

Dans le même esprit, je n'ai jamais compris comment l'idée de la "pénurie d'eau" a bien pu s'implanter, avec à la clé une culpabilisation des gros consommateurs d'eau (ex : les canadiens). La quantité d'eau sur terre est globalement constante, seul l'accès à l'eau potable pose problème.
Et à ce moment là, il faut réfléchir au niveau local. Par exemple les canadiens n'ont aucune raison de s'en faire : leur ressources en eau douce, et surtout le renouvellement de ces ressources ne pose aucun problème pour eux.
(je ferait d'ailleurs remarquer que, en théorie, l'augmentation de la température dans les régions tropicale aurait tendance à augmenter l'évaporation océanique, donc la pluviométrie, donc la quantité d'eau douce. toute la question étant de savoir où ça va aller...)