5.2.08

De l’altruisme xénophobe à l’idéocentrisme généralisé


L’altruisme est un trait répandu dans l’espèce humaine. La xénophobie (parochialism), définie comme l’hostilité envers les personnes n’appartenant pas à son groupe, son ethnie ou sa race, l’est également. Pourtant, ces deux traits ne paraissent pas tellement adaptatifs à l’échelle de l’évolution. En sacrifiant son intérêt, voire sa vie, au groupe, un individu altruiste semble avoir une moindre probabilité de transmettre ses gènes qu’un autre moins altruiste (y compris les gènes de l’altruisme, donc). En entrant volontiers en conflit avec des individus ou des groupes différents, l’individu xénophobe risque lui aussi de souffrir d’une mortalité plus élevée, donc d’une fertilité moins abondante. Au premier abord, l’humanité gagnerait donc à être plutôt égoïste et xénophile. Mais cela ne semble pas vraiment le cas. Ce paradoxe est bien connu de la théorie évolutionniste, notamment en ce qui concerne l’altruisme.

Jung-Kyo Choi et Samuel Bowles ont récemment développé un modèle informatique de l’altruisme et de la xénophobie dans les groupes humains, en simulant ce que l’on sait aujourd’hui des conditions de vie de l’âge paléolithique où s’est tenue l’essentiel de l’évolution humaine (Choi et Bowles 2007) et où s’est donc forgé ce qui fait encore le substrat du comportement de l’Homo sapiens moderne. Ce modèle montre notamment que ni l’altruisme ni la xénophobie n’ont de fortes probabilités d’émerger et de se consolider comme traits héritables lorsqu’ils sont pris isolément, mais que la configuration particulière de l’altruisme xénophobe (parochial altruism) semble en revanche bénéfique aux individus dans les groupes où elle domine. En situation de conflit intergroupe, un excès d’égoïsme ou de xénophilie se révèle inadapté à la longue, ce qui favorise les individus adhérant le mieux à leur groupe tout en discréditant le groupe adverse.

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Ce même thème avait donné lieu en 2006, dans Nature cette fois, à un papier très commenté d’Helen Bernhard, Urs Fischbacher et Ernst Fehr. Les chercheurs s’étaient ici penchés sur deux groupes de Papouasie Nouvelle-Guinée, les Wolimbka et les Ngenika, vivant en voisin dans les terres occidentales et montagneuses de la région. Les plus anciens de chaque groupe ne se souviennent pas d’un conflit, même si le voisinage ne donne notamment pas lieu à des échanges de cadeaux ou de biens. Les Wolimbka et les Ngenika peuvent donc décrits comme des groupes non-hostiles ou neutres au moment de l’expérience. En l’absence d’institutions centralisées, la vie sociale de ces groupes est largement régulée par des normes collectives traditionnelles.

Ici, 195 membres de ces groupes, âgés de 17 à 60 ans, ont participé à un jeu mettant en scène trois parties A, B et C. A dispose de 10 Kina (équivalent du revenu d’une journée), B le récipiendaire n’a rien au début du jeu, C, le tiers, reçoit 5 Kina. On demande au joueur A de partager ce qu’il veut de ses Kina avec B (de 0 à 10, donc). Puis, on demande au joueur C de juger ce partage, et de punir éventuellement le joueur A en dépendant 0, 1 ou 2 Kina pour cette punition. Chaque Kina dépensé par C prive de 3 Kina le joueur A. Le but de ce jeu est donc de voir comment un tiers juge le partage d’un bien entre deux autres personnes ; mais bien sûr, les joueurs A, B et C n’ont pas été toujours choisis dans la même ethnie, les quatre possibilités d’appartenance ayant été testées dans 64 séances de jeu. Le résultat a confirmé l’hypothèse de l’altruisme xénophobe : les joueurs étaient d’autant plus égalitaires que des membres de leurs groupes étaient concernés (punition du joueur A s’il ne partage pas avec un joueur B de son même groupe) ; d’autant plus indifférents que le partage concernait deux individus d’ethnies différentes ; d’autant plus sévères dans la punition qu’un membre de leur groupe avait été lésé, que l’origine de cette « injustice » soit le fait d’un membre de leur groupe ou de l’autre groupe.

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Ces deux recherches récentes sur l’altruisme xénophobe confirment une multitude de travaux plus anciens sur la tendance innée de l’humanité à se diviser en camp (« nous et eux ») ainsi qu’à développer des stratégies plutôt égalitaires et altruistes au sein d’un groupe, mais hiérarchisantes et conflictuelles vis-à-vis d’un autre groupe. Cette propension s’accompagne d’une sensibilité du cerveau humain à l’identification collective et à l’endoctrinement, c’est-à-dire d’une porosité aux symboles et aux discours permettant la division en groupes plus ou moins conflictuels (pour une synthèse, voir par exemple Eibl-Eibesfeldt et Kemp Salter 1998).

Passons du terrain de la science à celui d’une réflexion plus générale. Si l’humanité a quitté depuis longtemps le stade de son évolution où elle vivait en petits groupes homogènes de 100 à 200 personnes pour fonder de grandes sociétés plus ou moins hétérogènes, si l’éducation moderne nous enseigne plutôt qu’il est bon de respecter les autres quelles que soient leurs origines et leurs convictions, il serait difficile de nier que les dispositifs plus anciens de notre vie cérébrale et sociale ont persisté. On ouvre le journal pour apprendre que deux bandes de jeunes gens s’affrontent depuis des mois pour la possession symbolique d’un carré de béton et pour divers « manques de respect » supposés des uns envers les autres. Quelques pages plus loin, on apprend qu’une superpuissance à la pointe de la rationalité technologique divise encore le monde en axe du bien et axe du mal, en réponse à un terrorisme lui-même bien adapté aux réseaux hypermodernes et jugeant utile de supprimer régulièrement des dizaines, des centaines ou des milliers de vies pour une cause collective.

Entre ces deux extrêmes, il est douteux que votre vie quotidienne n’offre pas le reflet atténué de la même disposition d’esprit. En fait, il est même possible que vous, lecteur, vous trouviez dans cette disposition-là. On croise chaque jour des gens qui possèdent de solides convictions morales, idéologiques ou religieuses, qui recherchent d’autres gens partageant les mêmes convictions, qui voient d’un œil méfiant ou carrément hostile toutes les personnes ne partageant pas ces convictions, ou semblant vaguement les menacer. On aimerait y voir un simple résidu de bêtise et d’intolérance ; mais le phénomène est tellement répandu, et parfois défendu par des gens fort intelligents, qu’il signale autre chose qu’un vestige des temps anciens. Un tel comportement ne relève pas seulement de l’altruisme xénophobe, terme assez adapté pour décrire le comportement des petits groupes ayant progressivement défini l’espèce Homo sapiens, mais de ce que j’appellerai au sens large l’idéocentrisme : à savoir la croyance dans l’universalité de ses représentations (de soi, des autres) et l’incapacité plus ou moins marquée à accepter des représentations différentes.

Si, par hasard, les arrangements de vos gènes et de votre éducation ne vous ont pas fait naître ou devenir idéocentriste, vous comprenez sans doute ce que je veux dire par là. Et vous éprouvez certainement un grand désarroi à constater combien l’idéocentrisme est répandu dans votre entourage, dans votre époque, dans votre espèce – désarroi se manifestant sous forme d’impuissance, de mépris, de distance, mais aussi souvent de détresse car les idéocentristes ont cette particularité de ne pas laisser autrui penser et pratiquer ce qu’il veut, et ils mettent d’autant plus d’ardeur à vouloir changer autrui qu’ils ont en eux la force propre à toute croyance d’avoir raison.

Mais un tel désarroi n’est pas si justifié puisque vous lisez ces lignes et que d’autres pratiquent le grand jeu de la vie avec les mêmes règles que vous, ou au moins des règles similaires. Inventer des jeux d’existence sortant de la règle commune et ancestrale du primate altruiste xénophobe ou idéocentriste satisfait, c’est un peu plus qu’une consolation – c’est aussi un projet, des milliers de projets en devenir.

Références :
Bernhard H., U. Fischbacher, E. Fehr (2006), Parochial altruism in humans, Nature, 442, 912-915.
Choi J.K., S. Bowles (2007), The coevolution of parochial altruism and war, Science. 318, 636 – 640.
Eibl-Eibesfeldt I., F. Kemp Salter (ed.) (1998), Indoctrinability, Ideology, and Warfare: Evolutionary Perspectives, Berghahn Books, New York.

Illustration :
Ruben Frosali, Schedder

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