
Homo sapiens est un primate à gros cerveau, c’est-à-dire que la pression de sélection de l’évolution s’est notamment exercée sur son SNCP, aboutissant à une encéphalisation rapide, ainsi qu’à des propriétés émergentes comme la conscience et le langage. Je n’entrerai pas ici dans le débat passablement complexe de la singularité humaine en ce domaine. Disons simplement que la conscience humaine est une forme particulière de la cognition animale, le langage humain une forme particulière de la communication animale. Quoi qu’il en soit, tout tient dans un organe, le cerveau. La rapide évolution de la taille du cerveau est en effet considérée comme l’une des caractéristiques essentielles de l’histoire récente des hominidés. Le phénomène semble obéir à une tendance de fond, puisque l’on a montré que l’apparition de nouveaux groupes animaux s’est toujours accompagnée d’une augmentation du volume relatif du cerveau. Le processus est perceptible depuis 100 millions d’années chez les vertébrés : à l’archicortex des reptiles se sont ajoutés le paléocortex et le système limbique des mammifères primitifs, puis le neocortex des mammifères, qui représente à lui seul la moitié de leur cerveau. Toutefois, si l’on étudie le coefficient d’encéphalisation, c’est-à-dire la taille du cerveau rapportée à celle du métabolisme basal, l’homme se situe nettement au-dessus de toutes les autres espèces. Le cerveau des derniers australopithèques occupait 450 cm3 et celui des hommes actuels atteint 1350 cm3 en moyenne (640 cm3 pour Homo habilis, 940 cm3 pour Homo erectus). Le volume cérébral a donc triplé en 2 millions d’années — phénomène dont on n’a retrouvé à ce jour aucun équivalent dans les archives du vivant. Par rapport à nos plus proches cousins primates, les chimpanzés, le cerveau humain se distingue par plusieurs traits : spécialisation poussée de chaque hémisphère, aires corticales sensori-motrices plus développées (usage des mains), croissance du cortex préfrontal et des lobes temporaux liés aux fonctions cognitives supérieures (langage, anticipation, traitement de l’information). Logiquement, ce cerveau humain surdimensionné est très gourmand en énergie : 20 % des ressources totales, contre 13 % pour les primates non-humains, 2 à 8 % pour les autres vertébrés.

L’homme ne présente ni pelage ni fourrure, ni crocs ni griffes, beaucoup de ses sens sont émoussés par rapport à ceux de ses congénères animaux. Pour se protéger des rigueurs ou des aléas de son milieu comme de la compétition des autres espèces sur son territoire, cet homme a donc développé des techniques symboliques de consolidation des groupes (rites, récits, chants, musiques), des techniques cognitives de représentation de son environnement (religions, philosophies, sciences), des techniques matérielles de transformation de cet environnement (agriculture, artisanat, industrie). Par ailleurs et concomitamment, le développement de son cerveau a doté l’homme de propriétés émergentes étrangères au reste du vivant, ou alors bien plus raffinées que celles préexistantes : le sens du vrai et faux, du bon et du mauvais, du beau et du laid, etc. La plupart de ces traits sont innés, de sorte que l’homme est, dès la naissance, l’animal qui valorise et qui vérifie. Un aspect important de ce processus est son caractère ouvert et mobile : bien loin d’être programmé à une production répétitive et univoque, le cerveau humain se caractérise par la plasticité et la connectivité de ses réseaux neuronaux en interne, la diversité et l’évolutivité de ses émotions, de ses sentiments, de ses réflexions.
Une conséquence de l’évolution récente du cerveau humain est l’émergence d’une troisième forme de sélection dans l’évolution : à côté de la sélection naturelle (survivre) et de la sélection sexuelle (se reproduire), et intriquée en elles, les espèces humaines évoluent dans une sélection artificielle. Au sens large, le fait de survivre et de se reproduire tient en partie à l’adaptation de l’individu au cadre artificiel créé avec ses congénères : c’est la raison pour laquelle le cerveau et les capacités associées ont connu cette évolution rapide, les moins adaptés au cadre sociotechnique et à ses contraintes cognitives ayant été exclus du pool génique de l’espèce. Survivre est devenu l’objet de règles (variables) fixant le partage des biens au sein du groupe ou entre les groupes tout comme se reproduire est devenu l’objet de règles (elles aussi variables) fixant l’accès aux partenaires sexuels. La signification de ces règles : l’homme est devenu le producteur autonome des conditions particulières de variation, sélection et adaptation caractérisant l’évolution biologique. Celle-ci continue d’imposer sa loi, comme à tous les êtres vivants, mais l’espèce humaine est capable de l’orienter dans tel ou tel sens. En d’autres termes, l’humanité apparaît comme une espèce autosélective. Et le cerveau humain étant poreux à toute sorte de croyance orientant le comportement, cette autosélection a pu prendre les formes brutales de l’eugénisme, de la guerre ou du génocide.

Depuis le feu jusqu’aux centrales nucléaires, depuis la parole jusqu’aux ordinateurs, les espèces humaines ont donc créé les conditions d’existence de leur évolution culturelle superposée à leur évolution biologique, c’est-à-dire qu’ils ont instauré des infrastructures de mise à disposition de l’énergie et de l’information, les deux ingrédients indispensables de toute évolution. La naissance de l’agriculture et de l’artisanat, puis de l’industrie, permit de mobiliser l’énergie stockée dans la matière pour nourrir des populations de plus en plus nombreuses d’humains et pour organiser une transformation de plus en plus complexe du monde. Le stockage et la transmission de l’information se placèrent au cœur de l’évolution culturelle, avec notamment la mise au point de systèmes de mémoire exosomatique, dépassant les limitations du cerveau biologique individuel, système dont le plus notable est l’écriture. Alors que la transmission orale se rapprochait encore de l’imitation à l’œuvre dans le monde animal, et se trouvait réduite par nécessité à des petits groupes vivant en proximité, la transmission écrite des savoirs et des expériences a permis une accumulation et une accélération de la création culturelle. De même que la biosphère était le lieu de compétition et de coopération des espèces, l’infosphère est devenue le lieu de compétition et de coopération des idées et des pratiques. De là procède l’enjeu fondamental des inventions modernes en ce domaine (de l’imprimerie à l’Internet) : le terrain même de la production et de la sélection des informations a basculé, cela affectera en retour la destinée humaine aussi sûrement et aussi profondément que l’écriture le fit au Néolithique.
A ce stade, on peut déjà mesurer l’ampleur des bouleversements accomplis récemment dans notre représentation de nous-mêmes et de notre monde. Voici quelques siècles, voire quelques décennies, la représentation dominante de l’humanité en Occident était celle d’une espèce immuable, composés d’individus égaux en essence, ayant reçu d’un dieu les vérités éternelles et indispensables à sa représentation de l’univers comme de la société. En dehors de l’Occident, le dieu n’était pas nécessaire, l’égalité non plus, mais les groupes n’en vivaient pas moins dans une répétition tranquille des traditions locales héritées du passé, l’horizon principal de la génération présente consistant à reproduire ce passé dans l’avenir, et ce processus très lent ne permettait pas de percevoir les changements déjà à l’œuvre. Aujourd’hui, le tableau a été bouleversé de fond en comble par les sciences de l’évolution, de la cognition et du comportement, ainsi que par les transformations récentes de la civilisation matérielle : l’humanité apparaît comme une espèce transitoire au sein du vivant, composée d’individus et de populations présentant toutes sortes de différences biologiques et culturelles, sans aucun dieu ni aucune autorité sacrale susceptible de figer ses représentations symboliques ou intellectuelles, transformant son milieu à une telle vitesse que les nouvelles générations voient déjà s’effacer le monde de leurs parents. La vision fixiste de l’homme, de la société et de l’univers est morte au XXe siècle, non sans résistances idéologiques dont nous reparlerons en détail.
Le Mutant se définit d’abord comme l’être vivant dans cette nouvelle conscience de soi. Son siècle s’ouvre. Il sera celui d’enjeux inédits dans l’histoire et dans l’évolution humaines.
Illustrations : Olivier Goulet, Rezo de cerveaux / Brain network, 2005
1 commentaire:
"... l’humanité apparaît comme une espèce transitoire au sein du vivant". Est-ce que le vivant n'est pas lui-même une entité transitoire au sein du cosmos.
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